" Journal
exact mais secret "
Deleullion de Thorigny,
diariste
romantique
(Manuscrit : Archives
municipales de Lyon. Transcription : APA 2648)
Comment en suis-je venu à lire ce journal « secret », écrit en 1800 par un commis de magasin lyonnais ? Pourquoi ai-je été fasciné par ce texte décousu, abandonné par son auteur, que d’aucuns trouveront maladroit et naïf ? Sa candeur, ses poses, ses excès m’ont inspiré une tendresse amusée. Ce n’est pas cela, pourtant, qui m’a finalement retenu, mais le métissage, assez original pour l’époque, entre deux projets divergents : celui de tenir un journal, et celui de faire œuvre littéraire. À l’aube du romantisme, on y voit le journal entrer en littérature.
Racontons d’abord la découverte : en 2003, les Archives municipales de Lyon ont publié un Guide des sources, intitulé Vous cherchez quelqu’un ?, proposant un parcours dans leurs fonds. Au chapitre sur les journaux intimes et livres de raison, après l’évocation d’un journal spirituel, on lisait ceci : « D’un style tout autre, citons dans le fonds Morand, le journal intime d’Alphonse Levillain de Thorigny rédigé en 1800-1801. Il s’agit d’un bel exemple de journal sentimental et libertin d’un Lyonnais, au début du XIXe siècle ». À cette date, c’est une rareté. J’y cours, et je vais de surprise en surprise. La page de titre de ce petit carnet relié (Fonds Morand, 0014 II 084 1) annonce ceci :
me meminisse juvabit
_______
Journal exact mais secret
de ma vie
depuis le mois de fructidor
an 8
jusqu’au . . . . . . . . . . . .
_________
L. F. B. Alph. Deleullion de
Thorigny . de Lyon
La devise en exergue, dérivée de la célèbre phrase de l’Énéide (« forsan et hæc meminisse juvabit ») met l’accent sur l’autodestination du journal (« j’aurai plaisir à me souvenir »). Elle atténue ce qu’il y a d’étrange dans le titre. Il est paradoxal d’afficher le caractère secret d’un texte : c’est une provocation, ou une coquetterie. L’emploi du « mais », surtout, est bizarre : « exact et secret » attirerait moins l’attention, serait plus logique : je dis vrai, je dis tout, cela doit donc rester secret. Le « mais » souligne que ce tout, qu’on nous fait miroiter, n’est pas pour notre vilain nez. Il implique un discours à la cantonade, le fantôme d’un lecteur qu’on introduit ainsi en douce en faisant ensuite semblant de le mettre à la porte. On est sur une scène de théâtre. Le rideau se lève… sur un baisser de rideau ! Mais l’auteur est devant le rideau, pas derrière. Est-ce une ruse, une maladresse ? Disons une ruse naïve.
Je
continue l’analyse du titre : « de ma vie »
confirme le
caractère personnel du contenu, après que l’exergue ait
garanti celui de la
destination. L’indication de la période couverte donne à
penser que ce journal
est un début, non une suite, ce que la première page
confirmera. La page de
titre n’a pas été composée après
coup : « exact mais secret »
est donc un programme plutôt qu’un constat. Ce programme
sera-t-il
exécuté ? Du côté de l’exactitude, je
note que ce journal fort irrégulier a
été laissé en plan. La place
réservée pour sa date de fin reste vide : il a
été abandonné en rase campagne, sans explication.
Je trouverai à l’intérieur
d’autres signes de préparatifs sans suite. Disons dès
maintenant que sur les 188
pages du carnet, seulement 70 ont été utilisées.
La dernière date mentionnée,
après bien des lacunes, sera le 12 nivôse an IX (2 janvier
1801), quatre mois
après ce début solennel. Ce n’est qu’une tentative
de journal.
Le nom vient en bas de page, plutôt comme une signature que comme un nom d’auteur. Écorché par les Archives (Deleullion devenait… Levillain !), ce nom s’étale sur deux lignes : trois initiales (L. F. B., pour François Bernardin Louis, nous apprendra son acte de mariage), un autre prénom (d’usage, ou de baptême ?) abrégé (Alph.), son nom à tiroir, avec un tiroir supplémentaire : c’est un Deleullion… de Lyon. Tout cela a de l’allure : on ne décline pas ainsi son identité juste pour soi.
Je puis enfin tourner la page pour savoir qui il est. Un « libertin » ? On est loin du compte. Ma première lecture du journal me fait découvrir un tout jeune commis de magasin, se vantant de quelques amourettes, imprégné de littérature, sentencieux et « romantique », jeune coq un peu maladroit dans ses poses et prétentions : je lui donnerais dix-huit ans. En parlant de son père, il dit : « Mon papa ». Surprise ! Vérification faite, il s’agit d’un grand garçon de vingt-cinq ans ! Famille de noblesse de robe. Né en 1775, il est le dernier de trois enfants. Il se mariera en 1809, à 34 ans, et nous le retrouverons à la fin de sa vie… député, de 1841 à 1845, et maire de la petite commune de Bessenay, dans les monts du Lyonnais, pays de sa femme – il y meurt en 1845. Notre commis romantique a tourné notable. Que faisait-il, en 1800, dans le magasin de nouveautés de M. Bousquet père, à Lyon ? Mystère. Ce journal flotte dans un immense vide biographique. J’ai retrouvé, grâce au réseau généalogique d’Internet, ses descendants, qui n’en savaient pas plus que moi, et même un peu moins, puisque c’est moi qui leur ai révélé l’existence du journal, sa présence aux Archives de Lyon, et je leur ai communiqué ma transcription. L’appartenance du journal au fonds Morand s’explique sans doute par le fait que le fils du diariste a épousé une demoiselle Morand.
Pour que mon lecteur comprenne mes
réactions et perplexités, voici un extrait de la
première entrée (11 fructidor
an VIII/29 août 1800), où il annonce son projet :
C’est aujourd’hui que j’ai
formé le
projet d’écrire exactement ma vie dans tous ses détails,
aussitôt je suis sorti
et suis allé chez Made Després ma voisine, je
lui ai demandé ce
cahier. Sa fille en voulait 3xx – Je me suis
récrié – 55ct,
a-t-elle répondu, je suis bien sûre que maman ne vous
l’eût pas laissé à ce
prix, mais moi… – Je ne répondis rien, je souris.
J’ai remarqué que j’ai
souvent acheté
meilleur marché des demoiselles que des mamans.
C’est mignon. Je vais esquisser d’abord le portrait du jeune homme d’après son journal, avant de faire le portrait du journal lui-même. Journal plus original dans sa forme que le jeune homme dans ses comportements…
Il est donc commis dans un magasin de nouveautés. Il parle très peu de son travail, le plus souvent de manière positive. Il a sa fierté professionnelle : « J’ai fait ce matin une vente assez difficile. J’en ai seul toute la gloire » (12 fructidor). Mais il a aussi son amour-propre mondain, et rougit d’être croisé dans la rue, portant une pièce d’étoffe, par le mari d’une dame qu’il courtise : « J’eus beau détourner la tête, je le vis sourire. Je souffris beaucoup » (14 fructidor). Il a de l’honneur, et frémit en apprenant que les patrons d’un magasin voisin viennent de « manquer » : les scellés sont sur leur magasin ! Lui, il préfèrerait mourir plutôt que de manquer (18 fructidor). Il y a en lui du Birotteau. Après une petite maladie, il dit son bonheur de reprendre sa place : « Je me porte bien. Avec quel plaisir je suis revenu au magasin. Le travail est pour moi une habitude agréable. Je serais à plaindre si j’étais oisif » (5 vendémiaire). Ceci dit, il se révolte un peu quand son patron, apprenant qu’il fait partie de l’Athénée (nouvellement créée, en remplacement de l’ancienne Académie), se moque de lui (24 vendémiaire). Heureusement, il contient sa révolte : « Je me suis aigri, je sentais mes veines s’insurger, je me suis tu, j’ai bien fait, voilà ma victoire ». Mais le journal est là comme exutoire : « Le commerce fuit donc les Beaux-Arts, il veut tout étouffer, pour tout asservir à sa marotte !... ».
Car le jeune homme, on s’en doute, est un serviteur des Muses. Il aime écrire, en divers genres, je vais y revenir. Il va régulièrement au théâtre, lieu de sociabilité. Il est loin d’être dans la misère, puisqu’il prend des leçons de chant et d’italien, et qu’il engage un maître de danse (15 vendémiaire). Il fait à cette occasion une récapitulation hallucinante de tous les maîtres qu’il a eus depuis deux ans : armes, musique, chant, piano, clarinette, flûte, dessin, danse, allemand, italien, anglais…. Laissons-le tirer la conclusion : « Toujours la manie de tout connaître, de tout effleurer, et de ne rien approfondir. Je suis bien français ».
Français aussi par la galanterie ? En tout cas, c’est le sujet principal du journal. Notre Don Juan en parle beaucoup, s’il agit peu. Il joue au blasé : dès la première entrée (11 fructidor), il nous dit que c’est fini, il a pris sa retraite !
J’aperçus Madame P. dans
une loge. Made
Cr n’y était pas, c’est-à-dire ses
demoiselles, pour elle cela
m’était égal. J’y fus. Made P. parut bien aise
de me voir, elle
était seule, c’est tout simple.
Je lui demandai des nouvelles
de Made
Cr. Elle avait la fièvre – Dangereuse ? – Non –
Et ses
demoiselles – Malades aussi – Et M. – Non, il se porte bien. Elle
sourit et me
regarda. Je tournai la tête de crainte de rougir. Oui, je rougis
quelquefois.
Mde P. a de la
figure, de la
grâce, un corps voluptueux, une mise riante, assez d’esprit, et
cet abandon qui
tient à la franchise que j’aime beaucoup dans les femmes. Avec
tous ces
avantages, elle en a encore un inappréciable. Son mari ne la
gêne pas…
J’atteste le ciel que je ne prétends pas la calomnier. Je n’ai
par moi-même
aucune raison de croire qu’elle soit ni galante ni
légère. Il est possible un
jour que je puisse effacer cette phrase. Je n’ai cependant aucun projet
sur
elle ni sur d’autres. En vérité je me trouve depuis
quelque temps bien
insouciant pour les femmes. Je l’ai dit ce soir-là à Made
P. On
pensera de moi tout ce qu’on voudra, mon genre de vie est pris, je n’en
sortirai pas. Des occupations, des livres, le grand air et un ami,
voilà tout
ce qu’il me faut ; toutes les fois que je vois une femme bonne et
jolie,
elle me plaît, mais je ne l’aime pas. Si le besoin de
distraction, le hasard,
me jetait dans ses bras, j’en jouirais comme un autre ; mais
mendier des
faveurs, se battre les flancs pour trouver un mot qui plaise, jamais.
J’ai
aimé, j’ai été malheureux, ma tâche est
faite… adieu les prestiges.
Mde P. m’observa
qu’elle avait
20 ans, qu’on la disait aimable et qu’elle se croyait jolie,
c’était pour me
dire que mon discours était une impertinence ; je finis par
le concevoir
et pour l’apaiser je lui promis une romance et lui donnai une papillote
qui se
trouva par un hasard heureux dans ma poche.
Quelle est la femme dont la
colère
résiste à une romance et à une papillote.
Faisons un catalogue. Il y a Victorine, fille du peuple sans doute, conquête facile, sa seule conquête d’ailleurs, qui vient le relancer jusque dans son lit (16 vendémiaire), qu’il n’aime pas, dont il a honte et qu’il finira par chasser. Il y a sa propriétaire, Mme Pernel, qu’il regrette de n’avoir pas fait passer à la casserole une nuit où elle était venue en petite tenue vérifier qu’il n’y avait pas de feu de cheminée dans sa chambre ! Il y a, en tout bien tout honneur, Mademoiselle Cr, à qui il fait la cour, et que Madame P. lui conseille d’épouser. « On n’épouse pas toutes celles que l’on aime, je l’ai fixée, elle a souri et mon secret est à moi ». Il y a cette Madame P. elle-même, dont les taquineries le déconcertent. Enfin on le voit, un dimanche, se préparer à rendre visite à une dame qu’il a aimée (?) et dont il sait le mari absent, mais arrivé devant la maison, il tourne casaque : « mes forces m’abandonnèrent, je n’y montai pas » (13 fructidor). C’est un Don Juan timide. Il s’abîme dans des rêveries sur ses amours passées, Adèle Ducostal, en particulier, qu’il vénère sous le nom de Malvina, amour contrarié, platonique, qu’il connut après sa rupture avec Annette B.
Un an s’était
passé depuis ma rupture
avec Annette B. Une altération sensible dans mes organes avait
un peu diminué
cette exaltation romanesque dont mes premières impressions
furent
investies ; plus doux, moins ardent, plus sensible et moins
passionné, je
réfléchissais à mes brillantes catastrophes, je
rêvais à mes prestiges et je me
promettais en tâtant mon cœur de me défier de lui, des
femmes et des hasards.
Nous voici déjà en littérature : vous venez de lire le début d’un récit, « D’Adèle Ducostal ou Malvina », qu’il a inséré dans son journal, et fait précéder de l’exorde que voici :
O toi qui rédiges les
annales des hommes,
auguste Mnémosyne, et toi plus riante et plus aimable
divinité si chère à la
délicatesse, fée céleste et transparente,
Illusion, viens rapprocher mes
idées, entoure de tes feux phosphoriques les
ténèbres du temps, que le tableau
d’une félicité apparaisse brillant de
vérité, de grâces et d’intérêt.
Je dépose ici les faits
avec toute
l’expression et la sincérité d’un homme qui se parle
à lui-même et qui ne se
confie qu’à lui seul. Personne j’espère ne lira ces
pages, Adèle seule en a le
droit.
Personne ! Adèle seule… objet
réel et fictive destinataire de ce journal secret.
Secret poétique d’une passion contrariée, mais aussi
secret honteux de
pratiques solitaires, sans doute liées à ces mêmes
rêveries et que notre héros,
qui a peut-être lu le Dr Tissot, se reproche à
mi-voix, en
apostrophant ses sens comme dans une tragédie classique :
« Aujourd’hui dimanche, je me suis levé à 9
heures et demie. Que s’est-il
passé à mon réveil ? Ô mes sens, que
vous êtes cruels » (13
fructidor). La chose peut aussi arriver le soir :
« Comment ai-je
fini cette journée : je n’ose pas me l’avouer. Ah !
j’ai bien affaire
avant de me rendre maître de mes sens » (18 fructidor).
Voilà, j’ai fait le tour du journal. Quand on étudie son rythme, on voit que, s’il a été commencé le 11 fructidor (29 août 1800) et abandonné le 12 nivôse (2 janvier 1801), il est loin de s’étendre sur quatre mois. Il n’est tenu « régulièrement » que deux fois : au début, pendant dix jours, du 11 au 22 fructidor (29 août au 9 septembre), puis pendant cinq jours, du 15 au 19 vendémiaire (7-11 octobre). Pour le reste, on trouve huit entrées éparpillées dans le vide. Notre diariste ne s’excuse de son irrégularité qu’une seule fois, à l’avant-dernière reprise (1er frimaire/23 novembre) :
Pages mystérieuses, il y
a longtemps que
je vous ai abandonnées, depuis plus de 15 jours ma plume
n’a glissé sur
votre superficie. Que je vous revoie aujourd’hui. Noircissez-vous de
l’empreinte de ma douleur, pages mystérieuses, écoutez.
Et il leur narre pathétiquement, à ces pages qui ouvrent grand leurs oreilles, la mort brutale d’un de ses voisins, qui l’a bouleversé. Nous voici au cœur du problème : ce journal n’est pas fait pour être exact, c’est-à-dire précis et complet. Il est fait pour… faire de l’effet. Le premier jour, quand il ne sait pas bien encore comment on tient un journal, il note : « J’ai reçu une lettre du cousin Durand d’Hamburg. Je lui ai répondu le même jour ». Point à la ligne. Comment peut-on écrire une platitude pareille ? Peu à peu les notations décousues, ponctuelles, allusives, liées à l’ennui ou à la routine, se feront plus rares, même si on peut encore lire, le 17 fructidor : « Ma journée s’est passée on ne peut plus tranquillement, pas le moindre petit événement. J’ai vu le soir l’ami Dumas, nous nous sommes amusés à dire du mal de ce pauvre cousin Jacques. Comme il est plein d’amour-propre, le pauvre petit cousin Jacques ! et son dictionnaire néologique ! ahi… ahi… ». C’est nature, certes ! mais ça n’a pas d’allure. Il prend vite conscience que ce qu’il faut être intéressant : pittoresque, vivant, drôle, ou poétique, ou tragique. Son journal n’a pas vraiment fonction de mémoire, ou d’aveu. C’est plutôt un carnet de croquis, un atelier d’écriture. Il passe par des crises de littérature. Quand il reprend, après une interruption, la plume, c’est qu’il a croisé un « motif ». S’il a vite abandonné ce carnet, c’est que la greffe de la littérature sur le journal a mal pris. Il n’est guère accroché à la fuite du temps, ni aux soins de son âme. Et puis le secret, s’il permet des poses seyantes, est frustrant : c’est maintenant qu’on veut plaire aux dames, ou briller à l’Athénée. À mon tour, voici que je bâtis un roman, en rêvant devant les pages blanches de ce carnet abandonné.
Sa littérature a deux régimes. Ou
bien il s’exerce à narrer le quotidien de manière
piquante ou poétique. Ou bien
il insère dans le journal des « morceaux »
de poésie ou de récit.
Le quotidien, ce sont de petites scènes : des rencontres amoureuses (Victorine, sa propriétaire, etc.), des déjeuners de garçons, ou d’horribles nouvelles, agrémentée de petits bouts de dialogue, pimentées d’un zeste de suspense. J’ai dû choisir, et comme les Archives de Lyon l’ont traité de libertin, vous aurez droit à la seule scène d’amour (16 vendémiaire) :
À 9 heures je me suis
mis au lit fatigué de
travail, de danse peut-être. Depuis 8 heures j’essayais un pas
nouveau.
J’allais m’endormir la tête pleine de rêveries, commerce,
danse, tendresse,
tout cela me fermait les yeux ; ma porte cria – Qui vive ?...
– C’est
moi – Qui, moi ? – Moi, dis-je, paresseux – Ange, démon,
qui que tu sois,
il est 9 heures, j’ai travaillé, j’ai dansé, je dors – Tu
dors, je te
réveillerai – En effet une voix angélique a toujours son
effet, une jolie main
sur un menton en a encore davantage, c’était Victorine qui
poussée du démon de
la volupté voyageait assez adroitement sur mes
extrémités – Tu m’as réveillé,
lui dis-je – Je le sens bien, dit-elle. En effet j’étais debout.
On devine le reste. Elle
attacha à mon
bras un cordon de cheveux, je ne m’en souciais pas trop, mais comment
refuser.
Victorine est jolie, c’est un trophée de plus… Elle s’avisa de
m’ôter mon
bonnet et de me couper une mèche des miens, ils sont jolis.
Elle s’en fut. Ce cordon me
fatiguait,
quand on n’est pas amoureux les dons de l’amour sont bien peu de
choses. Si Mlle
Cr voyait cela… Je l’ôtai.
Le quotidien, cela peut aussi de grandes tartines, un dîner au clair de lune à sa fenêtre, un monologue philosophique, une scène de rue inquiétante… Voici une tartine, vous n’y couperez pas, prenez votre élan (18 fructidor) :
Je suis rentré à
10 heures ½ dans ma
chambre. Un peu pressé par la faim, contre mon ordinaire je pris
un petit pain,
une tranche de saucisson, un verre plein de vin, je posai tout cela sur
ma
fenêtre, j’ouvris l’abat-jour d’un côté, je m’assis
et mangeai. Une lune
superbe scintillait au milieu du ciel étoilé, je n’avais
pas de lumière, je
trouvai ce flambeau délicieux pour le souper d’un jeune
philosophe. Pourquoi
est-ce que je suis si paisible, si satisfait quand je suis seul ?
Est-ce que
la vue des hommes me pèse ? Non. Est-ce que je suis
sauvage ? Non.
Est-ce que les sensations qu’on n’éprouve qu’avec soi-même
ont plus de pureté,
plus de charme que celles qui naissent au milieu de la
société ? Je crois
que oui. Ce petit dialogue établi entre moi et je ne sais qui,
car j’ignore ce
que c’est que cet être qui correspond si directement avec nous,
quand on
interroge sa conscience, son imagination ou son cœur ; ce petit
dialogue,
dis-je, fut interrompu par le bruit d’un cor qui sonna subitement
à mes
oreilles à ma gauche ; j’écoute ; un air
charmant… tous les airs sont
jolis la nuit. Cette nuit, elle a un charme d’attraction
mélancolique dont elle
enveloppe tout ce que se passe dans son sein. La musique surtout, elle
a pour
elle alors : le repos de tous les êtres, la fin de la
journée qui dispose
tout être laborieux à une dissipation douce et
méritée, l’approche du sommeil
qui semble apporter un peu de mélancolie dans les âmes
sensibles, et des idées
fraîches et romantiques pour les âmes voluptueuses. Comme
je jouissais à ces
deux titres. Le charme fut peu long, l’aimable musicien se tut, il se
coucha
sans doute, moi je veillai dans les ténèbres et le
silence. Le Rhône me plaît,
je l’écoutai couler. Un homme en pantalon en grande veste sortit
d’une allée,
les mains croisées, le pas méditatif, un grand chapeau
penché sur les yeux, il
s’avançait vers le trottoir, il s’arrête immobile, il y
avait plus de dix
minutes que je l’observais. Que fait-il ? Que veut-il ?
À onze
heures, un homme immobile sur un quai… Un philosophe en pantalon, ce
n’est pas
probable, un amoureux peut-être, il siffle, ce n’est pas un
amoureux, ah !
c’est un voleur, je le gage, c’est un voleur, Lyon en est
peuplé, oui, c’est un
voleur qui attend une victime ; je fronçai le sourcil, je
le fixai avec
des yeux ; deux femmes accompagnées d’un homme marchaient
vers lui en
venant du côté du Pont Morand, je frémis pour
elles, j’avais la bouche ouverte
pour leur crier, c’est un voleur, fuyez… je ne criai pas et j’eus
raison, ils
passèrent à ses côtés, il se
détourna, il les salua même, je me sus mauvais gré
de l’avoir cru méchant, une voix de femme l’appela son mari, il
se retira et
moi aussi.
Fin de l’insoutenable suspense…
Indépendamment de son journal, pour fuir l’ennui qui le menace, il écrit des poèmes et des romans. Il envisage d’aller composer à la Tête d’or : « Ces îles sont bien romantiques, je fis le projet d’y venir quelquefois travailler l’histoire de Coraly, je suis sûr que les pages que j’écrirai dans une de ces îles ne seront pas des plus mauvaises » (21 fructidor). Sont-elles bonnes ou mauvaises, les pages qu’il s’arrange pour insérer dans son journal ? Sûrement bonnes. Son journal nous livre trois poèmes, à la date de leur composition : le premier, ce sont des paroles pour accompagner la musique de son maître Georges Jadin. En voici deux strophes :
O Malvina cruelle amante
Entends-tu l’aquilon grondeur ?
Ce sont les tourments de mon cœur
Dont
la nature s’épouvante.
Bientôt les yeux remplis
de larmes,
Malvina, tu vins m’aborder ;
L’aquilon cessa de gronder,
Mes pleurs
coulèrent sur tes charmes.
Les deux autres poèmes sont inspirés par les circonstances : les préliminaires de paix signés en septembre 1800, et un poème de consolation écrit pour la famille de M. Crémieux, mort brusquement. Ces deux poèmes n’ont pas la perfection de celui que j’ai cité.
D’autre part, en octobre, le 16 vendémiaire, pendant sa crise d’écriture, il fait une série de « portraits » du préfet Verninac et de son entourage, bref essai d’écriture « mémorialiste » :
Verninac
Homme foncièrement
instruit, froid,
silencieux, méthodique, sentencieux, fin, observateur laconique,
plus pensif
que penseur, peu communicatif, voulant sincèrement le bien. Ce
n’est pas lui
certainement qui était à La Glacière, je ne lui ai
pas parlé, son air
m’embarrasse. Il ne m’en impose pas, mais il m’interloque.
Sa femme.
Mlle Lacroix, faisons-en une
sur ce
nom-là.
Douce, simple enfant, grande,
grosse,
bien faite, belle taille, belle tête, port mesquin ; regard
noble, bouche
sévère, accent divin ; l’œil de l’esprit,
conversation lente, inanimée,
sans intérêt.
Beau marbre, la vie lui manque.
Je ne
serais pas Pygmalion pour elle.
Et surtout, un soir, le 17 vendémiaire, rangeant son armoire, il retrouve dans son linge un mouchoir parfumé, marqué « A.D. »… Adèle Ducostal ! « Voici comment j’ai ce mouchoir » – et il entame le récit autobiographique dont j’ai cité le début. Ce récit, qui court sur sept pages, raconte avec toute l’émotion et le suspense nécessaires une soirée au théâtre (le mouchoir d’Adèle est trempé de larmes) et une rencontre dans un bal donné en l’honneur de l’ambassadeur de Turquie…
L’assistance était
nombreuse, toutes les
jolies femmes semblaient s’y être rassemblées comme dans
un lycée de
grâces : parure, élégance, fraîcheur,
volupté, tout y était réuni et
certainement notre velu musulman n’eût pas mieux demandé
que de crier allah
dans ce joli sérail. Les contredanses étaient
formées : au fond de la
salle, une voix s’écrie : un quatrième, un
quatrième, je cours, je prends
la place, me voici, dis-je, mais je n’ai point de dame, tournez-vous me
dit-on,
il y a une dame derrière vous… Si elle était laide,
disais-je tout bas, je ne
pourrais cependant pas reculer ; je me tourne, un cri
m’échappe, c’était
elle… qu’avez-vous, me dit-on ? en prenant la main de mademoiselle
quelque
chose a frappé mon cœur, répondis-je ; ce n’est
rien, dit-elle, cependant
le contrecoup me fait mal… on se mit à la danse… Je ne sais ce
que je lui dis,
je me rappelle seulement que je la retins pour la première, la
seconde, la
troisième, etc. Je l’aurais volontiers retenue pour toute la
nuit si elle ne
m’avait pas dit qu’elle ne pouvait pas sans inconvénient
s’engager aussi
longtemps avec la même personne
Cela semble un début, mais nous n’en saurons pas plus : le récit s’arrête au milieu de cette phrase, alors qu’en aval on trouve… 44 pages blanches, dont une moitié déjà préparées pour l’écriture (marge au crayon des deux côtés). Après cet immense espace laissé pour le futur récit, le journal reprend son cours au 18 vendémiaire…
Laissons le jeune Deleullion de Thorigny à ses écritures et ses amours. Je n’ai pas voulu le poser en origine absolue, précurseur ou source d’une nouvelle pratique. D’autres, avant lui, ont pu avoir cette tentation. Je le sais bien puisque, dès 1788, j’ai vu Lucile Desmoulins transformer le journal qu’elle tenait, elle aussi, pour échapper à l’ennui, en petit atelier d’écriture. Notre Deleullion nous donne simplement, en 1800, un exemple pittoresque de cette pratique émergente : la littérature envahit le journal, se greffe sur lui, l’éloigne de sa fonction mémorielle, et fait de son intimité un spectacle. La plasticité du journal, sa fragmentation, son énonciation personnelle se prêtent bien à l’essai de nouvelles formes de littérature introspective ou lyrique. Ce qui frappe aussi, dans ce carnet décousu, c’est le mélange des genres : la bonne humeur et la désinvolture voisinent avec l’élan poétique ou l’enflure tragique, le tout dans une atmosphère de jeu ou de parodie : il en fait souvent un peu trop, pas très bien, dans tous les genres, et il en a conscience. Il n’est pas Musset, mais semble un de ses personnages, je n’ose dire un de ses héros. En tout cas, il est en scène, dans une performance publique. Et s’il respire seul l’air frais du matin, ce sera pour la galerie. Ouvrons une dernière fois la fenêtre (15 fructidor) :
Comme l’air est frais, ce
matin !
Je me sais bon
gré de m’être levé si
matin. Les paresseux calculent mal, le lit est un tombeau, le sommeil
une
mort ; je vis bien plus longtemps qu’eux. Personne n’est encore
levé,
j’aime beaucoup à me dire, des hommes n’ont pas encore paru
aujourd’hui ;
ils ne sont pas encore en vie ; j’ai parlé avant eux, j’ai
respiré avant
eux ; la nature ici s’est reposée toute une nuit, moi le
premier ai
troublé son silence, le premier j’ai mêlé mon
haleine à ses exhalaisons vierges
et parfumées, elle ne s’en fâchera pas, il n’y a que les
méchants qui la
fatiguent. Adieu, douces rêveries… 6 heures sonnent… au magasin.
*