Marc-Antoine
Jullien, contrôleur de temps
Lalies
(Éditions Rue d'Ulm), n° 28, 2008, p.
205-220
Qu’avez-vous fait de vos dernières 24 heures ? Combien de temps avez-vous passé à chacune de vos occupations ? Le savez-vous ? Montre et mémoire en mains, chiffrez-le, en vous appuyant sur un classement analytique des types d’occupation. Inscrivez ces chiffres aujourd’hui, demain, chaque jour, dans les colonnes d’un tableau qui vous permettra d’enregistrer les variations quotidiennes et d’établir des moyennes. Demandez-vous, au vu des résultats, si l’emploi de votre temps est bon, si certains équilibres ne devraient pas être modifiés : plus de ceci, moins de cela ? Les semaines suivantes, contrôlez par le même moyen l’exécution de vos bonnes résolutions. Votre vie sera transformée et vous approcherez du bonheur. Vous me remercierez. Mais c’est à Marc-Antoine Jullien (1775-1848) qu’il faudra rendre grâce, et à son Biomètre, ou Mémorial horaire, petit livret mis en vente à partir de 1813, plusieurs fois réédité. Il n’était qu’un élément d’un triptyque. Marc-Antoine Jullien fournissait également en librairie deux autres livrets-journaux à remplir avec, si je puis dire, des degrés de « grossissement », des « accommodations » différentes par rapport à la vie quotidienne. Voici, dans l’ordre, les trois éléments de la panoplie :
1) un Mémorial analytique, ou Journal des faits et observations, où l’on pouvait chaque jour développer à loisir un ou deux faits intéressants. C’est un effet de loupe, si je puis dire. On note, pour le méditer, un seul point. On peut être long ou bref, aucun calibrage n’est proposé, ce livret n’a pas la forme d’un calendrier ou agenda. Le formatage n’est pas horizontal, mais vertical : cinq colonnes sont prévues. La colonne centrale est réservée au texte. À gauche, deux étroites colonnes, l’une pour numéroter les entrées, l’autre pour en donner la date. À droite, deux autres colonnes, l’une pour indiquer le sujet de l’entrée, l’autre pour renvoyer par des chiffres aux autres entrées qui ont le même sujet. L’originalité de ce dispositif est de rendre possible ce que nous appellerions aujourd’hui une indexation : le désordre des pensées qui viennent au fil des jours se trouve compensé par la mise en ordre progressive que permettent les titres de la quatrième colonne et les renvois chiffrés de la cinquième. C’est en cela que ce Mémorial est « analytique ». Jullien dit avoir emprunté à Locke cette idée de classer les matières d’un écrit par définition hétéroclite pour le rendre utilisable.
2) un Agenda général, ou Livret pratique d’emploi du temps. C’est un panorama général, détaillé mais abrégé. L’idée est inverse, et complémentaire : noter le maximum de choses dans un minimum de place. Il n’est plus question de développer, et chaque jour dispose d’une place égale et limitée. Ce livret pratique comprend l’Agenda journalier proprement dit et une série de cinq « Mémoriaux » spécialisés. L’Agenda journalier prévoit un tiers de page pour chaque jour et propose d’une part une évaluation (bonne, médiocre, ou mauvaise, marquée par les signes +, 0, et -), d’autre part une colonne de « mots de recherche », qui permet une indexation (laissée à la discrétion de l’utilisateur). Les mémoriaux spécialisés comprennent : un Mémorial économique (subdivisé en différents tableaux, actif, passif, notes diverses, journal de caisse), un Mémorial des personnes (sorte de carnet d’adresses), un Mémorial épistolaire (liste des lettres reçues et envoyées), un Mémorial littéraire ou bibliographique (liste de livres lus) et enfin un Dépôt mnémonique ou Tablettes des souvenirs, pour y inscrire ses souvenirs personnels, philanthropiques, historiques ou nécrologiques ! Autant le Mémorial analytique était centré sur la réflexion, autant cet Agenda général est ouvert sur l’éventail de la mémoire pratique.
3) enfin le Biomètre, ou Mémorial horaire qui est une vue raccourcie, comme au téléscope (quinze jours sur une seule page), de l’emploi du temps des journées, avec des notations purement quantitatives. Il n’est centré ni sur la réflexion ni sur la mémoire, mais sur l’action. Il est destiné à vous rendre conscient de l’emploi de votre temps pour vous mettre en mesure de l’améliorer, il est donc l’instrument d’une morale pratique. On en trouvera le dispositif principal reproduit en Annexe I.
Ces
livrets très originaux greffent leur pédagogie sur un
support matériel lui-même
relativement nouveau : la forme de l’almanach imprimé
réservant une place
pour l’écriture, forme qui ne s’est répandue en France
qu’à partir du milieu du
XVIIIe siècle, comme l’a montré Francesco
Maiello dans son Histoire
du calendrier (1993).
Deux idées-clefs gouvernent l’ensemble du dispositif : celle d’organisation et celle de rendement, la première étant le moyen du second. La méthode et la morale sous-jacentes sont explicitées dans un livre qui coiffe l’ensemble, Essai sur la méthode qui a pour objet l’emploi du temps, meilleur moyen d’être heureux (1808), qui connut, sous le titre Essai sur l’emploi du temps, de nouvelles éditions refondues et augmentées en 1810, 1824 (édition que je citerai) et 1829. Ce grand livre expose la philosophie du projet, décrit les trois livrets, et donne des exemples de leur utilisation par Jullien lui-même. J’en propose en Annexe II des extraits dont je conseille de prendre connaissance avant de lire ce qui suit.
*
Qui était Marc-Antoine Jullien ? Un très jeune homme, élevé par des parents éclairés, qui s’engagea dans l’action révolutionnaire dès 1792, à l’âge de dix-sept ans, aux côtés de Robespierre ; il fut envoyé par le Comité de Salut Public en mission à Nantes et à Bordeaux pour y établir l’ordre « montagnard » ; il eut la chance d’échapper lui-même à la répression thermidorienne ; il prit part ensuite aux campagnes d’Italie, à l’expédition d’Égypte ; mais il n’obtint sous le Consulat et l’Empire que des fonctions très secondaires de gestionnaire des armées ; sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, son passé robespierriste l’empêcha de faire une carrière politique et il se lança dans le journalisme culturel en fondant en 1819 La Revue encyclopédique, qu’il dirigea jusqu’en 1830. Écarté de la vie politique depuis la fin de la Révolution, Marc-Antoine Jullien investit son énergie dans son action en faveur d’une révolution dans l’éducation. Marié en 1801, il eut six enfants, qui tous reçurent un prénom commençant par A, cinq garçons (qui devinrent journaliste, architecte et ingénieurs) et une fille. Au moment où Napoléon réforme l’Université dans un sens relativement traditionnel, il publie en 1808 un Essai général d’éducation physique, morale et intellectuelle, fortement inspiré de Locke et de Rousseau, qui dresse un plan d’éducation pour les garçons des classes dirigeantes. La partie la plus originale, et la moins rousseauiste, de ce plan est l’apprentissage de la gestion du temps, qu’il va développer parallèlement dans son Essai sur la méthode qui a pour objet l’emploi du temps et les livrets que j’ai décrits. Quelle expérience a-t-il de l’éducation ? Essentiellement celle qu’il a reçue de ses parents, et ce qu’il a lu dans les livres. Il n’a jamais enseigné. À partir de 1810, il a accompagné avec passion l’expérience de Pestalozzi (1746-1827), auquel il confia un certain temps ses propres fils, et dont il fut le propagandiste et vulgarisateur dans un livre de 1812, Esprit de la méthode d’éducation de Pestalozzi, suivie et pratiquée dans l’Institut d’éducation d’Yverdun. Son activité militante dans ce domaine fut intense. Il lança en 1817 l’idée d’« Éducation comparée », ancêtre de nos « Sciences de l’éducation », s’intéressa vivement à l’enseignement mutuel, à l’éducation populaire, et accompagna diverses expérimentations.
S’il fallait faire son portrait, d’après la lecture de ses livres pédagogiques et des biographies qui lui ont été consacrées, je dirais que c’est un homme de la Révolution, qui a eu en 1793-1794 un pouvoir immense au cœur de l’action et qui a ensuite échoué dans toutes ses ambitions politiques, en se convertissant néanmoins successivement à tous les régimes. Son action a donc changé de terrain, il a voulu former par l’éducation de nouvelles élites. Son plan d’éducation est destiné à former les chefs d’un pays démocratique. C’est un chef qui a échoué et qui apprend aux autres à réussir. Il a la passion de l’organisation, c’est-à-dire de la planification et du contrôle. Son expérience d’administrateur militaire est certainement plus importante que son expérience pédagogique. Il a une véritable boulimie de réforme et d’innovation, qui l’a fait parrainer des expériences libertaires à l’opposé de son tempérament, et où il a essayé de mettre de l’ordre. Son livre sur Pestalozzi est étonnant : il cite d’abord de ce dernier une longue lettre autobiographique simple et lumineuse ; puis, pour qu’on comprenne mieux, il retraduit le récit de pratique en un système abstrait aux subdivisions labyrinthiques. C’est un polygraphe : il adore expliquer tout. Sa bibliographie est impressionnante : essais, traités, esquisses, précis, notices, livrets, appendices, éditions et rééditions. Sa rhétorique est verbeuse (beaucoup de répétitions… donc de temps perdu ?) et l’humour lui est étranger. C’est un homme à système, qui ne quitte un terrain qu’après l’avoir saturé. Son Essai sur l’emploi du temps est suivi d’un copieux exposé de douze principes (op. cit., p. 397-494) qui font penser à ceux d’Azaïs, et reflètent le mouvement philosophique de l’époque en France : il veut fonder les sciences humaines sur les principes des sciences physiques, et tirer de ces principes une morale. Il fait la transition entre l’esprit des lumières et le nouvel ordre de la société industrielle du XIXe siècle. Le personnage est complexe et fascinant. Il a déjà fait l’objet de plusieurs biographies, tant du côté politique que du côté des sciences de l’éducation, mais il n’existe pas encore d’étude globale de sa personnalité, de son destin et de son oeuvre. On a beaucoup de documents le concernant, en particulier des lettres. L’étonnant est que cet apôtre du journal n’ait pas laissé de journal ! L’aurait-il détruit au fur et à mesure ?
*
Si toute pédagogie est tendue entre deux pôles : la psychologie de l’enfant et la détermination d’un modèle à atteindre, il est clair que les propositions de Marc-Antoine Jullien sur l’emploi du temps penchent du second côté. Il s’agit d’inculquer aux enfants et aux adolescents des comportements jugés salutaires. Pas à n’importe quels enfants : uniquement les garçons. Pas à n’importe quels garçons : uniquement ceux des classes dirigeantes. Le but est le même que celui de l’Université impériale qui se met en place au même moment : former les cadres de la nation. On est loin de l’atmosphère libertaire et démocratique de Pestalozzi : le contrôle du temps et l’usage du journal n’apparaissent d’ailleurs jamais dans le tableau que Jullien fait des méthodes de Pestalozzi. Les comportements qu’il souhaite inculquer, lui, correspondent à une morale de l’efficacité, impliquant saturation (tout doit être employé) et équilibre (une répartition en 3 x 8 est proposée : sommeil, loisir, travail). Ils sont faits pour « la classe des hommes qui savent penser » (Essai sur l’emploi du temps, p. 154), ceux qui donnent à la société son « mouvement ». Les modèles proposés n’ont aucun sens pour des ouvriers, des paysans ou des employés, c’est-à-dire pour l’immense majorité de la population, qui n’a pas la libre disposition de son temps, et dont le rendement est obtenu autoritairement. Ils n’ont guère de sens non plus pour les femmes des classes dirigeantes, dont l’emploi du temps obéit à d’autres règles, et dont le contrôle est assuré par la religion. L’Essai général d’éducation de 1808 prévoit d’élever ces jeunes garçons en marge des familles, dans des sortes de cohortes placées sous la direction de gouverneurs. Leur vie se déroule en trois phases : jusqu’à 18 ans, ils sont sous la coupe d’un gouverneur. Ensuite il y a une phase d’éducation militaire, ils font leur service, et quand ils en sont libérés, vers 20 ans, ils partent pour cinq ans en voyage dans le vaste monde pour observer et s’instruire ; quand ils reviennent vers 25 ans, il sont bons à marier et à prendre une part active à la vie du pays. Une double page donne le programme d’éducation de chaque année (1 an, 2 ans, etc., jusqu’à l’âge adulte, c’est-à-dire environ 25 ans), avec cinq colonnes : les colonnes médianes sont consacrées à l’éducation physique, morale et intellectuelle, les colonnes extrêmes tracent un tableau d’ensemble de l’année et de son emploi du temps. C’est dans la rubrique « Éducation morale » qu’apparaît le programme concernant l’emploi du temps, avec une phase préparatoire lancée au moment de la septième année, et la mise en place définitive du système au moment de la quatorzième.
Quel est le but de l’éducation ? Le bonheur. Mais comment obtient-on le bonheur ? Par le contrôle. Le but de l’éducation n’est pas le salut de l’âme, comme dans le modèle chrétien (la religion occupe ici une place secondaire, dans une sorte de déisme œcuménique, il s’en explique p. 149-151). Ce n’est pas non plus un retour aux modèles de la sagesse antique. Le bonheur n’est pas lié à un contrôle de soi aboutissant au détachement (modèle Marc-Aurèle) : le bonheur est lié à un contrôle de soi (et des autres, de la vie pratique) dans un attachement qui n’est autre que l’action. Dans ce système qui se présente à l’origine comme rousseauien, le point de fixation (anti-rousseauien) va être le rendement. Il y a quelque chose en commun entre ce modèle nouveau, et le modèle chrétien qu’il remplace : la lutte contre les passions – mais la raison n’est pas la même. Pour les chrétiens, la passion compromet le salut. Pour Jullien, elle compromet l’efficacité. La puberté et le désir sexuel seront évoqués de manière répressive et gênée (ce qui est un paradoxe dans un exposé accordant une telle place à l’éducation « physique »). Ne cherchez pas un mot d’éducation affective ou sentimentale. On est au plus loin de l’écoute de l’individu réel, et très près d’une sorte de dressage autoritaire, avec une véritable obsession du contrôle.
*
C’est en s’inspirant de son expérience personnelle que Marc-Antoine Jullien a mis au point un système d’apprentissage du contrôle par le journal. Quand il était petit, ses parents tenaient un journal de sa vie à lui, qu’ils lui donnaient à lire. Il avait intériorisé leur regard, en tenant à son tour un journal lorsqu’il était loin d’eux, pour alimenter les lettres qu’il leur envoyait. À partir cette expérience, visiblement heureuse, de sa jeunesse, il a imaginé un terrifiant système de surveillance universelle, qui évoque le panoptique de Jeremy Bentham : tout doit rester visible. Dans son programme, à partir de l’âge de sept ans, et jusqu’à ce que l’enfant en ait quatorze, le gouverneur tient pour lui un journal détaillé de ses occupations, qu’il lui fait lire tous les deux jours ! Il l’habitue à se voir dans le miroir d’un récit. Le gouverneur, ayant sans doute plusieurs élèves, doit tenir ainsi pendant des années plusieurs journaux parallèles. Quand ses élèves atteignent quatorze ans, il leur passe le relais : non point à chacun d’eux, qui prendrait en charge son propre journal, comme on s’y serait attendu, mais à l’un d’eux, à tour de rôle, pour remplir auprès de lui-même et de ses compagnons le rôle du gouverneur ! Chaque élève tient pendant un mois son propre journal et celui des autres, puis passe le relais à un autre. Il n’est pas clairement dit quand chacun se met enfin à son propre compte et cesse d’écrire la vie de ses co-éduqués. Même ainsi, l’adolescent ne sera pas autonome. La situation se renverse : devenu auteur de son journal, il devra le donner à lire à la personne qui le dirige (gouverneur ou père). Dans l’Essai sur l’emploi du temps, le conseil est donné aux adultes de soumettre un bilan de leur journal à un ami sûr tous les trois ou six mois (op. cit., p. 125-126), pratique garantie plus utile que la confession (ibid, p. 138-139). D’autre part, il est conseillé de ne pas tenir son journal à la première personne, mais à la troisième, en parlant de soi comme d’un individu étranger (à la manière du gouverneur), et de prendre un autre nom, ou même plusieurs, sans doute pour ne pas retrouver dans un hétéronyme unique la tentation de s’aduler. Ce système montre une véritable phobie du secret et de l’intimité. L’intériorisation doit rester transparente, et l’individu une maison de verre. On est au plus loin du vague des passions et du sonnet d’Arvers : « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère ». Idéalisant son expérience de jeunesse, Marc-Antoine Jullien attribue à ce journal sous contrôle externe toutes les vertus. Il croit en particulier qu’il conduira chacun à la sincérité, et que l’expression à la troisième personne sous des noms supposés sera facteur d’objectivité. Il rappelle, dans l’Essai sur l’emploi du temps, que, selon Suétone, « Auguste défendait à sa famille et à ses petites-filles de rien dire ou faire en secret, et qui ne pût être inscrit dans le journal de la maison », ce qui l’amène à faire en note le commentaire suivant : « L’usage d’un Journal de famille, dans lequel serait inscrit par un père les actes les plus importants de la vie de ses enfants, et qui leur serait représenté, à la fin de chaque année, serait une institution domestique très morale, et capable de produire les meilleurs effets ». On peut douter qu’un Pater familias ait vraiment intérêt à se muer en Big Brother, et s’interroger sur ce qui s’est passé en réalité dans la famille Jullien. Reste qu’il y a quelque chose de fascinant dans cette greffe de deux pratiques qui pourraient sembler antinomiques, celle, déclinante, du livre de raison et celle, émergeante, du journal personnel. Marc-Antoine Jullien ne fut pas le seul à voir dans la tenue d’un journal une sorte de certificat de vertu. Joseph Bergier (1800-1878), commerçant lyonnais, a rêvé d’une société où le journal personnel serait obligatoire, si bien que s’en abstenir serait avouer qu’on a des choses à se reprocher ! On reconnaît là une variante de la fonction « préventive » soulignée par saint Antoine dès le IVe siècle : il faut tenir un journal pour se détourner de commettre des actions qu’on aurait honte d’y inscrire. La différence est qu’il ne s’agit plus, chez Jullien ou Bergier, du « for intérieur » virtuel de la conscience, mais du regard inquisiteur tout à fait réel d’un groupe familial ou social.
*
Marc-Antoine Jullien est obsédé par le rendement, terrorisé par la perte. L’organisation du temps n’est plus chez lui un moyen, pour un but qui serait la vertu ou le bonheur : elle est devenue le but. Le vice, ou le malheur, c’est de perdre son temps. À la limite, on peut penser que son système conviendrait aussi bien à l’organisation du crime qu’à celle de la vertu, à celle des loisirs qu’à celle du travail. L’essentiel est que tout soit utilisé et porte intérêt, que le passage inéluctable du temps soit compensé, qu’il reste quelque chose. Son obsession est telle qu’il en arrive même à nous donner (op.cit, p. 338) la recette pour vivre 34 heures par jour !
En principe, il situe son système dans la continuité de la tradition morale, il se recommande de Pythagore, de Sénèque, de l’Évangile. En fait, à la fin de l’Essai sur l’emploi du temps, il place sur le même plan ce qu’il dit être ses trois sources d’inspiration : la méthode religieuse et philosophique (on s’y attendait), la méthode militaire et la méthode commerciale (on s’étonne un peu). Car le but de l’armée et du commerce est simplement de gagner. D’autre part, il s’agit là d’organisations toujours collectives, alors que la tradition religieuse et philosophique, même si elle a une base collective, prend pour objet l’individu. Le rapprochement inattendu de ces trois méthodes lance le lecteur d’aujourd’hui vers d’autres horizons philosophiques : il se précipite pour relire Surveiller et punir (1975) de Michel Foucault, en se demandant si ce dernier avait eu connaissance de l’œuvre de Marc-Antoine Jullien. Non, Jullien a échappé à l’attention de Foucault, et c’est dommage : il semble être le chaînon manquant de sa démonstration. Dans la section « Les corps dociles », à partir d’une analyse des changements des règlements de la manœuvre militaire, Foucault essaie de montrer comment l’analyse du temps et la décomposition des gestes sont devenus des instruments de pouvoir, et comment les techniques de groupe et le progrès individuel avancent ensemble. Le mieux est de citer :
Les procédés disciplinaires
font apparaître un temps
linéaire dont les moments s’intègrent les uns aux autres,
et qui s’oriente vers
un point terminal et stable. En somme, un temps
« évolutif ». Or, il
faut se rappeler qu’au même moment, les techniques
administratives et
collectives de contrôle faisaient apparaître un temps
social de type sériel,
orienté et cumulatif : découverte d’une
évolution en termes de
« progrès ». Les techniques
disciplinaires, elles, font émerger des
séries individuelles : découverte d’une
évolution en terme de
« genèse ». Progrès des
sociétés, genèse des individus, ces deux
grandes « découvertes » du XVIIIe
siècle sont peut-être
corrélatives des nouvelles techniques de pouvoir, et plus
précisément, d’une
nouvelle manière de gérer le temps et de le rendre utile,
par découpe
segmentaire, par sériation, par synthèse et totalisation.
(Surveiller et
punir, p. 188)
Foucault aime s’abriter derrière le mot « peut-être » pour suggérer des « corrélations » fascinantes mais improuvables. Nous retrouverons cette précaution deux pages plus loin à propos de l’organisation du temps, quand il s’interroge sur le lien entre l’organisation de la vie monacale et celle de la vie industrielle :
Ce sont peut-être des procédures
de vie et de salut
communautaires qui ont été le premier noyau de
méthodes destinées à produire
des aptitudes individuellement caractérisées mais
collectivement utiles. Sous
sa forme mystique ou ascétique, l’exercice était une
manière d’ordonner le
temps d’ici-bas à la conquête du salut. Il va peu à
peu, dans l’histoire de
l’Occident, inverser son sens en gardant certaines de ses
caractéristiques : il sert à économiser le
temps de la vie, à le cumuler
sous une forme utile, et à exercer le pouvoir sur les hommes par
l’intermédiaire du temps ainsi aménagé.
L’exercice, devenu élément dans une
technologie politique du corps et de la durée, ne culmine pas
vers un
au-delà ; mais il tend vers un assujettissement qui n’a
jamais fini de
s’achever. (Ibid, p. 190)
À
mon tour de
rajouter un « peut-être ». Il me semble que
Jullien fait un pas de
plus vers cet « assujettissement »,
c’est-à-dire vers la construction
d’un sujet qui ne devient autonome qu’en prenant en charge
lui-même sa sujétion.
Dans les systèmes monacaux, militaires, industriels qu’analyse
Foucault, le
contrôle et l’analyse du temps s’appliquent à l’individu,
mais restent sous
initiative et sanction collectives. Le système proposé
par Jullien fait passer
l’individu du statut de contrôlé à celui
d’autocontrôleur. Le contrôle est
intériorisé. Jullien dit clairement que chacun doit
être son propre général en
chef et son PDG, maintenir en soi une discipline de fer et avoir ses
comptes à
jour. Il dit donc la même chose que Foucault, sauf qu’il
présente sous les
traits du bonheur ce que Foucault analyse en termes de pouvoir. Sans
doute
exagèrent-ils tous deux : ce que nous vivons en tant que
sujets n’est ni si
heureux, ni si dépendant. Mais il y a dans l’injonction de
Jullien et dans l’analyse
de Foucault quelque chose de très vrai. Même si les
livrets de Jullien n’ont
pas eu une influence énorme, ils dévoilent, en la
poussant parfois jusqu’à la
caricature, la logique profonde de notre construction comme sujet.
Quand on
jette un œil sur l’évolution du journal depuis
l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui,
on voit bien que le contrôle administratif et la gestion
commerciale en sont
les modèles, et que le sujet moderne est né de la
décentralisation et
délégation des pouvoirs collectifs. Chacun d’entre nous
est devenu un état en
petit, avec son conseil des ministres, son service du contentieux et
ses
archives. Peut-être bien qu’aujourd’hui, l’État, c’est le
moi.
*
La méthode de Marc-Antoine Jullien frappe par son désir de totalisation, par son caractère systématique et maniaque. Faire la revue de sa journée, pour examiner sa conscience, inscrire les faits de sa vie, pour en fixer le souvenir, c’est, à l’époque où il écrit, une conduite déjà assez ordinaire. Mais si l’on procède empiriquement, au gré des humeurs, on risque de passer à côté de l’essentiel, sans prendre prise sur sa vie. Ce que Jullien apporte d’original est l’acharnement. À la fin de l’Essai sur l’emploi du temps, après l’exposé des douze principes dont j’ai parlé, il donne honnêtement ses sources d’inspiration. Il en cite trois, et dans les trois cas, il s’agit de personnes qui ont inventé des procédés pour fixer tout. Le premier est Locke. De toute son œuvre, Jullien semble n’avoir retenu qu’une chose, le système qu’il employait pour indexer ses notes de lecture : un système alphabétique assez tortueux, qu’il nous explique de son mieux. Rien ne sert de tenir un journal, si l’on ne peut y retrouver ce qu’on y a mis : l’indexation est un système de capitalisation. Jullien a lui-même mis au point un système beaucoup plus clair pour indexer à la fois le Mémorial analytique et l’Agenda général. Sur ce point comme sur d’autres, on imagine bien qu’il se serait précipité pour acheter un ordinateur, si ça avait été possible. Azaïs et lui auraient eu besoin de l’outil informatique : la fonction « recherche », les liens hypertextes, et tout simplement une bonne base de données… Son second inspirateur est Benjamin Franklin, qui expose dans ses mémoires la méthode qu’il a employée pour acquérir les quatorze vertus essentielles (pour deux d’entre elles, l’ordre et l’humilité, il avoue n’avoir pas bien réussi) au cours de cycles de quatorze semaines. Cela supposait d’établir d’abord une liste complète des vertus à acquérir, de les classer par ordre de dépendance (en commençant par celles qui conditionnaient l’acquisition des autres), puis, sans prétendre les acquérir toutes à la fois, de consacrer une semaine à chacune, en cochant chaque jour le nombre des manquements, jusqu’à parvenir, cycle après cycle, à un sans faute. Franklin opère une combinaison originale de deux techniques traditionnelles, l’examen particulier et l’examen général, alliant l’esprit analytique au désir totalisateur. Jullien aurait-il eu la patience de se corriger ainsi de ses défauts un à un, s’il s’en était reconnus ? On a l’impression qu’il ne retient du dispositif que son côté totalisateur. En effet, loin d’insister sur la méthode progressive, il charge la barque dans une « Observation générale » (op. cit., p. 522-523) en proposant d’étendre ce travail aux exercices physiques et aux occupations intellectuelles ! Et, malgré la référence au système progressif de Franklin, ses propres livrets proposent toujours de pratiquer simultanément tous les types de notation et de contrôle. Son troisième inspirateur est un ami qui a voulu garder l’anonymat, et qui a perfectionné l’emploi du Biomètre en imaginant de reporter sur un graphique mensuel ce que j’appellerai l’indice journalier de satisfaction (noté de 0 à 20), autour d’une ligne médiane, bizarrement dite ligne du sommeil (parce qu’au-dessous de 10, il aurait mieux valu dormir que vivre !). Et Jullien propose immédiatement de combiner (c’est son mot) ces graphiques avec des cahiers où l’on motiverait la note donnée à chaque jour, avec la liste des vertus de Franklin, avec l’Agenda général, avec le Biomètre, « pour compléter l’application de notre méthode ». Combiner et compléter : rien ne doit échapper. Ce qui frappe dans cette frénésie, c’est la passion de mesurer et de chiffrer. La qualité des choses quantifiées semble importer peu. L’essentiel dans les vertus de Franklin, ce n’est pas qu’il les ait pratiquées, c’est qu’elles soient quatorze et qu’il n’en ait oublié aucune. Jullien lui-même, tout au long de ses livres, semble sans grande inquiétude morale ni curiosité psychologique. On est loin du scrupule et de l’introspection. On est en état de veille stratégique pour ne rien perdre de soi.
*
Cette méthode de l’emploi du temps a-t-elle été appliquée ? Et d’abord comment a-t-elle été élaborée ? Voici la réponse :
C’était le fruit de quelques loisirs
que l’auteur
avait pu se procurer en 1805 et 1806, lorsqu’il était
employé aux armées (dans
les fonctions de sous-inspecteur aux revues, correspondantes et
assimilées au
grade d’adjudant général). Il se plaisait alors à
recueillir pour ses trois
fils, dont il était séparé, les leçons de
sa propre expérience, et les conseils
qu’il désirait leur proposer un jour, comme règle de leur
vie. Il profitait
aussi des relations habituelles que son grade et ses fonctions lui
donnaient
avec de jeunes militaires, pour faire appliquer sous ses yeux, par
quelques-uns
d’entre eux, plusieurs parties de la méthode dont il
rédigeait le plan. Il
tâchait de bien établir et d’appuyer sa théorie sur
la pratique, pour apprécier
exactement l’utilité qu’on pourrait en retirer. (op. cit.,
p. 19-20)
Jullien dit avoir tenu compte des critiques pertinentes faites à la première édition, il cite des réactions élogieuses, répond longuement aux objections non-fondées (op. cit., p. 130-158). Les rééditions et les traductions, d’autre part, témoignent de la diffusion de la méthode : l’Essai sur l’emploi du temps fut traduit en allemand dès 1811 et fit en 1822, à Londres, l’objet d’une contrefaçon. On aimerait avoir des témoignages indépendants d’utilisateurs. Jullien, en présentant ses livrets, soulignait que chacun pouvait choisir dans sa méthode ce qui l’arrangeait :
On verra, par l’inspection même de ces trois journaux, quels sont leurs différents usages bien distincts, et comment chaque individu peut, à volonté, se borner à l’un ou à l’autre, ou les tenir tous les trois, suivant que sa vie est plus active et plus remplie, ou que son caractère et la nature de ses occupations le rendent plus propre à embrasser toutes les conditions de la méthode, ou à ne l’appliquer qu’en partie. (op. cit., p. 232)
De fait, nous ne connaissons directement que deux utilisateurs épisodiques, importants il est vrai pour la tradition du journal intime, puisqu’il s’agit de Maine de Biran (1766-1824) et d’Henri Frédéric Amiel (1821-1881).
Maine de Biran avait acheté pour l’année 1815 un exemplaire de l’Agenda général – achat de papeterie assez banal, puisqu’en 1813 il avait déjà acheté un quelconque Agenda ou Tablettes de poche pour l’année 1813. Il a tenu fidèlement toute l’année les brèves notes quotidiennes prévues par Jullien, et rempli aussi la petite « Revue » de fin de mois. Il a essayé de manière sporadique, en janvier, d’évaluer les jours (bien, moyen ou mal), mais il ne l’a fait que neuf fois entre le 1er et le 20 janvier (aucun « bien », quatre « moyen », cinq « mal »), puis il a abandonné. Quant à la série des « Mémoriaux » en appendice, on constate quelques minces essais de les utiliser, puis il y renonce et place ses notes de lecture ou de réflexion n’importe où (jusque dans le Mémorial nécrologique !). Maine de Biran a donc laissé tomber les dispositifs originaux de Jullien pour faire de son agenda un usage banal, parallèlement à un journal plus développé, mais irrégulier, qu’il a tenu de janvier à septembre. Il y a trouvé surtout un encouragement à la régularité, mais n’a pas éprouvé le besoin de continuer. La suite de son journal, tenu jusqu’à sa mort en 1824, ne montre aucune influence de Jullien.
La situation est différente pour Amiel : l’Essai sur l’emploi du temps, lu en février 1840 (il a 19 ans), l’a amené à reprendre son journal après une interruption, en adoptant l’emploi de la troisième personne (du moins le premier jour) et en détaillant son emploi du temps heure par heure… Ce beau zèle ne dura pas, mais tout indique combien Amiel a été sensible aux techniques conseillées par Jullien, en particulier aux plans et tableaux horaires, et à l’indexation progressive par des mentions marginales. Jullien lui a proposé un modèle qui entretiendra toute sa vie ses remords, c’est la conclusion qu’on peut tirer des deux autres occasions où le journal d’Amiel recroise l’Essai sur l’emploi du temps. Le 29 janvier 1854 (il a 32 ans), il réfléchit à la partie philosophique de ce livre, les douze grands principes dont j’ai parlé plus haut. Le lendemain, il écrit ceci : « L’idée qui m’a poursuivi tous ces jours, c’est l’idée de l’ordre, le plan de vie, l’emploi du temps, l’art d’administrer et de capitaliser son travail, de classer et de mobiliser ses notes et papiers : bref l’art d’exploiter ses forces, ses ressources, ses fonds intellectuels et autres, en deux mots : l’Exploitation et la Comptabilité de la vie, un chapitre essentiel de l’Art de vivre, « Lebenskunst ». Relu une bonne partie de l’ouvrage curieux et important de Jullien (Emploi du temps) », et il enchaîne sur une longue déploration de son incapacité à bâtir un tel « plan de vie ». Le 23 mars 1860 (il a 38 ans), il choisit d’inscrire sur la page de titre du 41ème cahier de son journal une phrase de Jullien : « Avec nos minutes perdues, nous aurions pu mener à bout un ouvrage immortel », et le jour où il le fait, cette lecture de Jullien est, dit-il, son seul acte positif, sans cela, « je n’ai fait que causer, aller et venir ». Le journal d’Amiel, écrit dans le sillage de l’Essai sur l’emploi du temps, semble, par sa tonalité, apporter un démenti aux thèses de Jullien. Celui-ci garantissait le bonheur par la tenue d’un journal méthodique. Amiel tient un tel journal – mieux d’ailleurs que Jullien lui-même, d’après ce que nous pouvons juger – et il s’enfonce dans la déploration mélancolique ! Peut-être l’âme humaine est-elle plus compliquée que ne le pensait Jullien ? Les auteurs de guides de « développement personnel », qui vendent le bonheur, ont-ils été vraiment heureux ?
*
Le
lecteur de l’Essai sur l’emploi du temps pourrait
espérer avoir une
réponse à cette question, puisque Marc-Antoine Jullien,
en bon pédagogue, a
payé de sa personne en proposant, remplies par lui, plusieurs
pages de ses
différents livrets. On a, hélas, l’impression
d’être devant des spécimens
factices en carton-pâte, comme ceux qu’on met dans les vitrines.
Souvent le
texte principal du livre y est répété sous forme
de réflexions datées. Les
notations autobiographiques, vagues ou plates, débouchent sur
des généralités.
Les dates semblent fictives, on est toujours en janvier, un lundi,
l’année
n’est pas précisée, les initiales pullulent, on n’y croit
guère et on s’ennuie.
On est devant un catéchisme pour adultes avec récits
instructifs et anecdotes
édifiantes. Peut-être ce que se proposait Jullien
était-il impossible ?
Peut-être n’est-il pas si simple de parler de soi en public en
s’exposant au
contrôle des autres ? Le lecteur reste avec un sentiment
pénible d’artifice
et de dérobade. Il n’aura jamais l’occasion de tirer la chose au
clair, puisque
les journaux que Marc-Antoine Jullien a réellement tenus selon
cette méthode
n’ont pas été par lui conservés. Nous ne
possédons pas non plus de journaux de
ses fils, pour l’éducation desquels, on l’a vu, l’Essai
sur l’emploi
du temps avait été en principe conçu. Mais
nous retombons, avec
soulagement, de l’idéal au réel en découvrant dans
les archives Jullien,
conservées à Moscou, un charmant cahier de 202 pages tenu
du 13 mars 1828 au 16
juin 1829 par sa fille. Mlle Antoinette-Stéphanie Jullien, seize
ans, est
une jeune
personne de l’époque romantique. Elle épanche à
longueur de pages, avec candeur
et complaisance, sa mélancolie. Elle se désole du vide de
ses journées, de la
tristesse de sa famille – sa mère est malade, son père
accablé d’affaires et de
soucis – et elle tient à l’occasion des propos
féministes : « voilà
ce que c’est que de naître femme, on mène une triste
vie ; je commence
déjà à m’en apercevoir » (13 mars
1828). Loin de viser à l’objectivité en
parlant d’elle-même à la troisième personne sous
des noms supposés, elle tutoie
son journal, l’apostrophe, l’embrasse comme un ami, presque comme un
amant. Au
seuil du XIXe siècle, le père et la fille
occupent apparemment des
positions extrêmes par rapport à la pratique du
journal : raison contre
sensibilité, économie contre dépense,
contrôle contre effusion, ordre contre
révolte… Mais le journal de la fille révèle aussi
l’affection profonde qui
l’attache à son père, et la passion qu’elle partage avec
lui : celle d’une
vie guidée ou reflétée par l’écriture.
Bibliographie
Marc-Antoine Jullien
Journal d'une
bourgeoise pendant la Révolution, 1791-1793,
publié par son petit-fils Edouard Lockroy, Calmann-Lévy, 1881, 360 p.
(Lettres de la mère de Marc-Antoine Jullien, publiées par
son arrière-petit-fils).
Lettres des
enfants Jullien élèves chez Pestalozzi, 1812-1816,
Editions Centre de documentation et de recherches Pestalozzi,
Yverdon-les-Bains, 1985, 112 p.
Marc-Antoine Jullien, From
Jacobin to Liberal, selected writings by Marc-Antoine Jullien, ed.
and
transl. by R. R. Palmer, Princeton (N.J.), Princeton University Press,
1993,
X-243 p.
Marc-Antoine
Jullien, Biomètre, Paris, Éditions des Cendres,
2004, 32 p. (extraits).
Eugenio
Di
Rienzo, Marc-Antoine Jullien de Paris 1789-1848, una biografia
politica,
Napoli, Guida, 1999, 346 p.
Marie-Claude Delieuvin, Marc-Antoine Jullien, de Paris, 1775-1848. Théoriser et organiser l’éducation, préface de Claude Lelièvre, Paris, L’Harmattan, 2003, 380 p.
Autres références
Journaux
Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, Lausanne, L’Âge d’homme, 1976-1994, 12 volumes (Voir I, p. 140- 143 , II, p. 739-742 ; III, p. 893 et 905).
Joseph Bergier (1800-1878), Journal de la vie de Joseph Bergier (1831-1878), 50 registres, Lyon, Musée Gadagne (tome I, Préface).
Maine de Biran, Journal, édition intégrale publiée par Henri Gouhier, Neuchâtel, La Baconnière, 1957, 3 volumes (Voir III, p. 59-162).
Stéphanie
Jullien, Journal, 13 mars 1828-16 juin 1829, 101 f°,
Archives d’État de
Russie, Histoire sociale et politique (Ancien Institut Marx Engels),
Fonds 317,
collection Jullien, n° 1094.
Études
Gerhard
Dohrn-van
Rossum, L’Histoire de l’heure. L’Horlogerie et l’organisation
moderne du
temps, traduit de l’allemand par O. Mannoni, Paris, Maison des
Sciences de
l’homme, 1997.
Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, collection « Tel », 1993.
David
S. Landes,
L’Heure qu’il est. Les Horloges, la Mesure du temps et la Formation
du monde
moderne, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Louis
Evrard,
Paris, Gallimard, 1987.
Philippe Lejeune et Catherine Bogaert, Le Journal intime. Histoire et anthologie, Paris, Éditions Textuel, 2006.
Francesco Maiello, Histoire du calendrier. De la liturgie à l’agenda, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Paris, Seuil, 1996, 298 p.
*
Annexe I
Annexe II
1
Pratique personnelle
de M. A. Jullien
Premiers Essais de l’auteur pour former un Journal de sa vie et de ses souvenirs
Plusieurs des personnes qui avaient lu le Traité de l’emploi du temps, qui approuvaient
les vues fondamentales et les règles de conduite qu’il renferme,
avaient
témoigné le désir de voir ajouter à la
théorie philosophique, qui s’y trouve
développée, les moyens de la pratiquer sans embarras et
sans peine.
Comme l’auteur appliquait lui-même
exactement les conseils
qu’il avait donnés, il recherchait avec une attention minutieuse
les divers
genres d’amélioration que sa méthode pouvait
comporter : il voulait à la
fois la rendre simple, facile et complète. Il avait
commencé par tenir un journal où il
recueillait par écrit,
chaque soir ou chaque matin, les principaux souvenirs de sa vie. Il
aimait à se
rappeler que cette habitude remontait pour lui à l’époque
de ses premières
années ; que, même dans son enfance, la tendre
sollicitude de ses parents
les avait portés à écrire, pour son usage, et pour
exciter son émulation et son
ardeur au travail, les détails relatifs à ses
études et aux événements
domestiques qui pouvaient fixer son attention et se graver dans sa
mémoire. L’un
des premiers livres où il avait appris à lire,
était celui qui retraçait à ses
yeux le récit fidèle de ses premières impressions,
de ses occupations et de ses
jeux. Éloigné de bonne heure de la maison paternelle, il
continua de suivre la
marche que ses premiers guides lui avaient tracée. Il se rendait
compte tous
les soirs de ce qu’il avait fait, vu, entendu de plus
intéressant, dans la
journée. Cette relation abrégée et fidèle
lui fournissait les matériaux des
lettres qu’il adressait toutes les semaines à sa
mère ; et cette
excellente femme, qui aurait difficilement supporté l’absence
prolongée de son
fils, était, pour ainsi dire, rapprochée de lui et comme
associée à son
existence, par des communications intimes et régulières,
et par une
correspondance suivie.
Mais, au bout de quelque temps, toutes les
pages du
journal, étant remplies, présentaient une masse confuse
de notes, dont la
plupart n’avaient eu que l’intérêt du moment, et se
trouvaient ensuite n’être
d’aucun usage. On s’égarait dans cette lecture, comme dans un
labyrinthe sans
issue, et il fallait parcourir beaucoup de choses inutiles ou
puériles, pour
recueillir ça et là quelques observations et quelques
faits importants. L’auteur
voulut d’abord établir des divisions méthodiques dans son
journal, ou
distinguer les différentes branches de la vie qui venaient le
plus souvent s’y
reproduire : Vie physique et
gymnastique, détails relatifs à la conservation, aux
altérations et au
rétablissement de la santé, aux promenades et aux
exercices du corps ; vie morale et intérieure,
affections et
passions, étude du cœur humain et du caractère ; vie domestique et de famille ; vie
économique, recettes et dépenses ; vie
extérieure et sociale , portraits, anecdotes,
incidents,
observations ; vie errante et voyages,
description de lieux, d’éta-blissements
publics, de monuments, détails statistiques, etc. ; vie administrative et publique ; vie militaire ;
vie
intellectuelle, littéraire et philosophique ;
vie épistolaire, correspondance ; vie
végétative et passive, ou moment
vagues et perdus ; vie dissipée,
jeux, théâtres, délassements de la
société, etc. Puis, il comprit dans ses
divisions les parties des connaissances humaines, sur lesquelles il
avait l’occasion
de recueillir des notions détachées dans ses
conversations ou dans ses
lectures, et il plaça des mots
particuliers de recherche, et des signes
de convention, au commencement ou
à la fin de chacun des articles de son journal, afin de
retrouver facilement,
par la seule inspection de ces mots et de ces signes, les articles
qu’il
voudrait relire et consulter. Il crut pouvoir organiser ensuite, d’une
manière
définitive, le Mémorial qu’il appelle
analytique, ou Journal des faits et
observations, en y faisant tracer, dans chaque
page, cinq colonnes parallèles pour
inscrire séparément : 1° les numéros
d’ordre de chaque article ; 2° les dates
ou indications des lieux et des jours
où ils sont écrits ; 3° les articles
eux-mêmes, de faits, d’observations
et de détails divers, rédigés d’une manière
concise et sur des objets dignes d’attention ;
4° les mots de recherche, ou les titres
particuliers affectés à chaque article ; 5°
enfin, les numéros de renvois entre les
articles
qui se correspondent, ou qui traitent d’un même sujet ou de
sujets analogues.
De la sorte, il put rapprocher et comparer les articles qui avaient
quelques
rapports entre eux, rechercher et trouver sans peine ceux qu’il
désirait
consulter, et il réussit à introduire le plus grand ordre
dans un recueil où le
désordre des choses et des idées tenait à la
nature même de la vie humaine et
sociale, dont il présentait l’histoire et l’image. Ce n’est
qu’après de longs
tâtonnements qu’il est parvenu à disposer son Journal
des faits et observations, d’après le modèle qui va
être
placé sous les yeux du lecteur.
Essai sur l’emploi du temps, 1824, p. 225-229
2
Plan général d’éducation
Enfance
et
adolescence
7. Nos élèves sont
exercés de bonne heure à faire
céder leurs volontés à la raison des autres, pour
être en état d’écouter et de
suivre un jour les conseils de leur propre raison. Leur gouverneur
devra
former, dès leur septième ou huitième
année, un mémorial journalier de
leurs actions, de leurs études, de leurs progrès, de
leurs amusements, de leurs
exercices, qu’on leur fera lire tous les deux jours, et dont l’effet
sera
nécessairement de les intéresser, de les encourager, de
les rendre capables d’apprécier
ce qui est bon et utile, de former leur esprit et leur cœur, d’exciter
leur
amour-propre, de leur faire attacher un grand prix à l’estime
d’eux-mêmes et à
celle des autres, justifiée par le témoignage
intérieur de leur conscience et
enfin de leur donner l’habitude salutaire de veiller exactement sur
leur
conduite.
Parvenus à l’âge de quatorze ou
quinze ans, nos élèves
seront chargés de continuer tous les jours, et de rédiger
eux-mêmes ce mémorial,
pour se rendre un compte sévère et détaillé
de l’emploi de leurs instants, et
pour s’exercer en même temps à écrire avec
facilité. Chacun d’eux
alternativement tiendra la plume pendant un mois, et rédigera,
jour par jour, l’historique
de sa vie et de celle de ses jeunes camarades réunis dans la
même institution
et confiés aux soins du même gouverneur.
Outre les avantages sans nombre
résultant de cette
méthode, et développés dans la seconde partie du
plan, le gouverneur y trouve
un moyen puissant d’émulation, et une occasion, chaque jour
renaissante, d’habituer
ses élèves à remplir leurs devoirs envers leurs
camarades et envers tous ceux
avec lesquels ils ont des relations ; à s’acquitter de
leurs promesses
avec un scrupule religieux ; à être nobles et
sincères, fidèles et fermes
à garder un secret, et surtout à ne jamais
s’écarter de la vérité, à faire
toujours profession d’une généreuse loyauté, d’une
entière franchise, à fuir
avec horreur et avec mépris, comme une honteuse bassesse,
jusqu’à l’ombre d’un
mensonge.[…]
14. L’usage du mémorial journalier,
que l’instituteur
a dû rédiger pour ses élèves, depuis leur
septième année, et qu’ils doivent
maintenant commencer à écrire eux-mêmes, les oblige
de rendre compte de toutes
les choses qu’ils voient, de toutes les impressions qu’ils
éprouvent. Chaque
journée leur paie un tribut, et ajoute à leur
expérience et à leurs qualités
morales : ils apprennent à considérer le prix du
temps et à n’en perdre
aucune partie.
Essai général d’éducation, 1808, p. 172 et 186
Age
adulte
Chaque individu, jaloux de s’améliorer
soi-même et de
travailler à son bonheur, doit consacrer tous les jours quelques
moments, soit
avant de se livrer au sommeil, soit le matin à son lever,
à repasser dans son
esprit ce qu’il a fait, dit, entendu, observé dans la
journée précédente. Cet
examen fugitif et rapide occupe précisément une portion
de temps perdue pour
tous les hommes, et qui est ainsi retrouvée et employée
de la manière la plus
fructueuse. On saisit ce moment, qui semble indiqué par la
nature, et dont la
vie sociale elle-même permet toujours la libre disposition, pour
descendre dans
son âme, pour se recueillir, pour se rappeler tout ce qu’on a vu,
remarqué,
appris, tout ce qu’on a pu faire et dire avec sagesse ou imprudence,
utilement
ou inutilement, au profit ou au désavantage de son corps, de son
esprit et de
son cœur. On se rend un compte exact et sévère de
l’emploi de tous ses instants
pendant l’intervalle des vingt-quatre heures qui ont
précédé. On adresse, pour
ainsi dire, cette question à chaque jour qui vient de
s’écouler : en quoi
m’as-tu profité pour mon perfectionnement physique, moral,
intellectuel, pour
mon bonheur ? je t’ai constitué mon tributaire ; as-tu
payé ta dette ?
On considère le temps comme un fermier qu’on assujettit à
payer un revenu par
un bail dont il doit remplir exactement les conditions, ou comme un
individu qu’on
soumet à un droit de barrière. Ce droit ou ce revenu est
acquitté à chaque
distance, à chaque terme fixé.
Essai sur
l’emploi du temps, 1824, p. 51
Écrire
à la
troisième personne
Pour avoir plus de liberté dans la
rédaction
journalière […], on parle toujours de soi à la
troisième personne, comme d’un
individu étranger, et sous des noms convenus avec
soi-même, qu’il est facile de
changer et de varier à volonté. On n’est ainsi retenu par
aucune considération
d’amour-propre, de respect humain, de fausse modestie, de vanité
ou
d’orgueil ; et on écrit une histoire fidèle de sa
vie, sans craindre des
confidents indiscrets ou des censeurs odieux. On parle également
des autres,
soit en bien, soit en mal, sous des noms supposés ; on
recueille ainsi,
sans gêne ni scrupule, des actions, des portraits, des
observations, des
anecdotes caractéristiques ou instructives, qui ne peuvent
blesser personne ;
car on a l’intention, non pas de désigner ou peindre tels ou
tels individus,
mais d’étudier, de connaître et de représenter sous
toutes ses formes, l’homme
en général, véritable protée,
composé bizarre, dont les nuances infiniment
délicates et variées ne peuvent être saisies et
fixées qu’insensiblement et à
la longue, par suite d’une grande habitude d’observer et d’un grand
nombre
d’observations appliquées à beaucoup de personnages
divers.
Essai général d’éducation, 1808, p. 126
*
3
Discours de la méthode
La méthode militaire, qui
fait mouvoir
plusieurs milliers d’individus comme un seul corps animé par une
seule âme,
atteste aussi, par ses effets prodigieux, la puissance du génie
de l’homme,
même lorsqu’elle est employée à créer des
moyens de destruction contre ses
semblables. D’après cette méthode, une inspection
minutieuse parcourt
successivement tous les rangs, depuis le plus inférieur jusqu’au
plus élevé, et
les paroles du commandement descendent avec rapidité, depuis le
grade supérieur
du général en chef jusqu’au simple soldat. Cette sorte
d’échelle ascendante et
descendante à la fois permet à la fois de surveiller et
de diriger tous les
mouvements d’une grande réunion d’hommes, aussi facilement que
s’il s’agissait
d’un seul individu. De même, par nos tableaux de
répartition des emplois de
chaque jour, et des heures qui leur sont consacrées, aucune de
nos actions et
même aucune de nos pensées n’échappent à
l’examen. On voit passer les jours et
les heures en revue, à certaines époques fixées,
comme autant de fractions
isolées d’un corps de troupes, dont l’inspection successive fait
apprécier la
bonne ou mauvaise tenue de l’armée entière. Un œil
exercé juge à la fois les
détails et l’ensemble. La même précision
rigoureuse, que la hiérarchie
militaire rend facile dans les évolutions d’une armée,
s’applique à notre
manière de distribuer et de faire, pour ainsi dire, manœuvrer
les différentes
heures de chaque jour.
La méthode
commerciale a puissamment contribué à l’avancement
des sociétés, en
favorisant la prompte circulation des richesses, qui vont offrir
partout des
encouragements et des récompenses au travail ; elle
établit un tel ordre
dans la tenue des livres et dans la
variété infinie des comptes ouverts,
pour chaque correspondant, pour chaque place de commerce, pour chaque
genre d’opérations,
qu’il est toujours facile de contrôler chacun de ces comptes par
le
rapprochement de ses éléments, reproduits sous
différentes formes et comparés
entre eux. Nos livrets ont une
parfaite analogie avec les grands livres
des négociants et des banquiers, et avec les bulletins
comparés des différentes
places de commerce, qui font connaître au premier coup d’œil la
hausse ou la
baisse des effets publics ou des denrées dans chaque pays. Nous
transportons
les comptes courants du commerce dans
notre méthode morale ; et nous
arrêtons, chaque jour, en quelques instants, les comptes
détaillés de notre
dépense de vingt-quatre heures. Nous pouvons toujours
décomposer les emplois de
nos journées, en suivre exactement les variations, et descendre
à volonté dans
les moindres détails, ou les réunir et les comparer pour
arriver à des
généralités plus ou moins élevées.
Notre méthode de direction et de
récapitulation de la
vie ne laisse, pour ainsi dire, aucune place au désordre,
à l’apathie, à la
paresse, ni à l’ennui ; elle est féconde en
instructions, en expériences
et en souvenirs. Elle est destinée à procurer à la
fois :
1° Une sorte de miroir
moral et une représentation fidèle de la vie, qui
sert à juger si elle est
bien ou mal ordonnée, comme on voit, devant une glace, si la
toilette est bien
ou² mal faite ;
2° Un thermomètre
moral, qui fait connaître les degrés de la
température physique, morale et
intellectuelle, observée jour par jour, et les rapports de la
constitution
atmosphérique avec la constitution individuelle et la vie de
l’homme ;
3° Une montre
morale, dont le cadran n’offre point la marche, mais l’emploi des
heures ;
4° Une boussole
morale, qui permet de se diriger au milieu de l’océan du
monde, ou de
régler et de disposer les parties de son temps, de
manière à les rendre le plus
profitables qu’il est possible ;
5° Un ressort
moral, qui donne une impulsion continue et salutaire à
toutes nos facultés ;
6° Une balance
morale, qui sert à peser nos actions, nos relations et
presque nos pensées,
et une mesure comparative des produits de l’existence,
évalués par heure, par
jour, par quinzaine, par mois et par année ;
7° Une sorte de panorama
moral, qui réunit, sous un seul point de vue, un nombre
infini de détails
dont nous sommes intéressés à saisir et à
juger l’ensemble ;
8° Enfin, un complément
de l’éducation pour un jeune homme, et un véritable guide moral, ami sûr, confident discret, conseiller
sincère, dont
les leçons ne blessent point son amour-propre, et agissent
nécessairement sur
sa raison, et qui, par le signe mystérieux ajouté
à la ligne de chaque jour,
nous révèle à nous-mêmes si nous sommes ou
non satisfaits de notre conduite, et
prononce le jugement intérieur que la conscience de chacun lui
fait porter sur
sa vie.
Bacon et Descartes ont montré, dans
leurs œuvres
philosophiques, comment on doit exploiter les capitaux
en idées et en sciences ;
Adam Smith, dans ses
recherches sur la richesse des nations, et d’autres écrivains,
occupés d’économie
politique, comment on doit exploiter les capitaux
en argent et en travail ;
Aristote, Montesquieu, Mably, J.-J. Rousseau, dans
leurs ouvrages de législation et de politique, comment on doit
exploiter les capitaux en hommes :
voilà mes guides. J’ai voulu montrer comment on peut
exploiter un capital d’une autre
espèce, combiné avec les précédents :
le temps,
le seul qu’il ne soit pas possible à l’homme d’augmenter en
quantité, mais qu’il
lui est facile d’employer d’une manière beaucoup plus
fructueuse. L’ordre
agrandit l’espace, et le bon
emploi du temps prolonge réellement
la durée de la vie.
Essai sur l’emploi du
temps, 1824, p. 391-395
*