Ô mon papier !

in Les Ecrits du for privé : objets matériels, objets édités,
Actes du colloque de Limoges,17-18 novembre 2005, Limoges, PULIM, 2007, p. 287-295.

 

Depuis quand le support d’un écrit personnel a-t-il pu en devenir le destinataire ?

Depuis quand a-t-on pu écrire, en tête d’une entrée de journal, « Cher cahier » ?

Il s’agit là, bien sûr, une adresse imaginaire, à bureaux fermés : mais depuis quand a-t-on fait semblant de fermer les bureaux de l’intimité, en dépliant ainsi, ou déployant (pour qui ?), une relation dialogique avec soi-même ?

J’insiste sur ce « depuis quand », qui touche à un point compliqué et obscur : la naissance du journal intime*. L’autobiographie, acte public, peut avoir une histoire ancrée dans des événements, marquée de seuils, orientée par des modèles, rendue visible par la réception de textes publiés. Rien de tel pour le journal intime, qui s’est constitué à l’aveuglette, par des initiatives qui s’entr’ignoraient, qui désiraient rester privées, ou secrètes, et se sont pour la plupart perdues. Mais ces initiatives étaient soutenues par des logiques collectives, avaient des régularités qu’il importe de dégager à partir des traces éparses qu’on peut en ressaisir. En France, c’est seulement au milieu du XIXe siècle qu’une image publique du journal a commencé à se dessiner, alors que la pratique privée en était depuis un demi-siècle bien établie. Quand, en 1834, Maurice de Guérin parle à son journal avec effusion (« O mon cahier… ») – dans un cahier qui a bien failli ne jamais arriver jusqu’à nous, mais qui fut publié en 1862, ce n’est nullement le début d’une tradition. Il ne fait que retrouver des mots venus à la plume d’autres jeunes gens depuis la fin du XVIIIe siècle. D’où l’importance de notre enquête pour repérer les écrits du for privé disséminés dans les archives publiques.

Je vais essayer de situer, par une série de coups de sonde entre 1762 et 1834, le début de cette pratique. Elle est au croisement de deux systèmes d’énonciation opposés :

- le régime monologique du journal-chronique, dans lequel des informations sont notées sans marque de leur destinataire ;

- le régime dialogique de la lettre, ou de la prière, dans lequel l’« adresse », le contact établi, est à la limite plus important que l’information, peut se passer d’information, peut même, comme dans la lettre d’amour, être l’information.

            La percée du journal intime se situe dans l’entre-deux : d’un côté, il y a « décollage » par rapport à la situation monologique (on « parle à », il y a quelqu’un), de l’autre, « retrait » par rapport à la situation dialogique (ce quelqu’un ne saurait être autrui, c’est moi). L’adresse au cahier ou au papier sera l’une des figures possibles de cette nouvelle posture d’autodestination.

 

         1762 : un philosophe rêve au journal

            Diderot, le 14 juillet 1762, explique à Sophie Volland que les lettres qu’il lui adresse réalisent le programme d’une sorte de journal intime – il n’emploie pas l’expression, qui n’existait pas à l’époque – dont il a rêvé :

            « Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J'exécute sans m'en apercevoir ce que j'ai désiré cent fois. Comment, ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut d'un observatoire, l'œil appliqué le jour et la nuit à l'extrémité d'un télescope pour déterminer le mouvement d'un astre, et personne ne s'étudiera soi-même, n'aura le courage de nous tenir un registre exact de toutes les pensées de son esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses peines, de tous ses plaisirs [...] Mais il faudrait bien du courage pour ne rien celer. On s’accuserait peut-être plus aisément du projet d’un grand crime, que d’un petit sentiment obscur, vil et bas […]. Cette sorte d’examen ne serait pas non plus sans utilité pour soi. Je suis sûr qu’on serait jaloux à la longue de n’avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes ».

            Diderot parle au conditionnel, comme d’une utopie, d’une pratique déjà bien établie, à cette époque, en Angleterre ou en Allemagne – mais il n’a pas l’air de s’en douter. Il en souligne l’aspect « anthropologique », anticipant sur le projet des Confessions de Rousseau, celui d’un dévoilement public : « le courage de nous tenir un registre exact… ». C’est seulement à propos de la fonction prophylactique qu’il finit par évoquer, ensuite, une utilité « pour soi ». Mais il est, personnellement, au plus loin de l’idée d’écrire pour lui seul. Ses lettres ont pour fonction de lui rendre présente Sophie en le rendant présent à elle : « Pour moi, dans l’éloignement où je suis de vous, je ne sache rien qui vous rapproche de moi, comme de vous dire tout et de vous rendre présente à mes actions par mon récit ». L’ombre du journal intime, un instant entrevue, s’éloigne : c’est l’autre, et l’amour, qui comptent.

 

         1774 : une jeune fille menace de parler aux arbres

            Manon Phlipon (1754-1793), qui deviendra, par son mariage, Madame Roland, a correspondu treize ans avec une amie de couvent, Sophie Cannet. Manon s’épanche auprès de son amie, trace pour elle son autoportrait, lui livre ses émotions. Pour ses notes de lecture ou ses réflexions, elle a un petit dossier spécial, qu’elle garde pour elle, sous le titre Mes loisirs. Mais s’il s’agit de parler d’elle, il faut que ce soit à Sophie. Peu à peu, pourtant, elle réalise qu’elle pourrait se passer de son amie, et comme toutes deux aiment bien à plaisanter, elle finit par suggérer à Sophie qu’elle n’est qu’un prétexte : « Ne te félicite pas de recevoir si souvent de mes nouvelles ; ce n’est pas pour toi que j’écris, quoique ce soit à toi que je m’adresse : je me trouve aujourd’hui dans un excès de sensibilité dont je ne sais que faire […]. Je vois bien que la peinture de ma situation est la seule chose dont je sois capable, et je crois qu’un degré d’illusion de plus, ou seulement une place différente, tu n’aurais pas la peine de la lire, car je l’adresserais à quelque génie de ma création, ou à quelque arbre de mes amis sous l’ombre duquel je me reposerais. Si tu connais quelque chose de plus fou, je te permets de me le dire » (19 septembre 1774).

            Ce degré d’illusion de plus, cette avancée dans la « folie », Manon Phlipon a rodé autour, mais sans franchir la ligne : elle est restée au bord du journal.

 

            1788 : une jeune fille tutoie son papier

            Quelques années plus tard, une autre jeune fille s’est moins retenue et est tombée dedans. Elle s’appelle Magdalena van Schinne (1762-1840), elle est hollandaise, fille d’une famille de négociant, et le français est sa langue de culture. Elle a d’abord composé un long recueil de lettres à une amie, ou à l’une de ses sœurs, doubles de lettres envoyées ou lettres fictives, on ne sait. Elle y épanchait sa mélancolie tout en faisant la chronique de la vie familiale et de la vie publique à La Haye. Et puis un jour, en octobre 1788 (elle a 26 ans), elle a abandonné la fiction d’écrire des lettres fictives pour s’adresser directement à sa feuille de papier :

            « O mon papier, tu seras désormais l’unique dépositaire de mes idées, de mes sentiments, de mes peines et de mon bonheur. Ici, je pourrai épancher mon âme tout entière ; avec les autres, même avec mes meilleures amies, je veux apprendre à dissimuler, je veux au moins ne plus les entretenir de moi. Toi seul, tu seras mon confident. Quand mon cœur oppressé voudra se décharger, tu ne le repousseras pas cruellement, tu ne donneras pas de fausses interprétations à ce que je te confie ; quand le sentiment du bonheur conduira ma plume, tu n’auras point le talent funeste de le détruire en un moment. Je vais toujours t’avoir à côté de moi, pour recourir à toi dans le besoin. Quelquefois tu déposeras les hommages que je rends à l’être suprême, à l’être bienfaisant qui t’a donné à moi, pour me consoler, qui me donne des témoignages de sa bonté et dans ce qu’il m’accorde et dans ce qu’il me refuse. O mon Dieu exauce des prières que je réitère tant de fois, calme mes passions, ne permets pas qu’elles m’égarent dans ces temps où ma raison perd son empire, où elle se change en délire, dans ces temps où je désire presque de t’offenser… » (p. 79-80).

            Elle s’adresse donc successivement au papier et à Dieu. La prière est une autre figure possible du dialogue intérieur, qui en est peut-être la laïcisation. Une troisième figure apparaît parfois aussi : la postérité. Magdalena pense avoir du génie et rêve, en plaisantant, à ses lecteurs de « l’an deux mille quatre cent quarante ». L’ennui, l’instabilité de ses humeurs, sa passion d’écrire lui font explorer toutes les positions possibles d’une écriture intime condamnée à rester solitaire. Si la figure du « papier » l’emporte, c’est qu’il combine les fonctions de confident (« je voudrais épancher mon âme sur le papier, ce consolateur muet et pourtant efficace », p. 81) et d’atelier d’écriture (elle relit son journal et le trouve fort intéressant). Sans doute aime-t-elle physiquement le papier lui-même, sa texture et son accueil maternel. Peut-être aime-t-elle aussi le mot « papier », masculin et paternel. Le papier, « objet transitionnel » ? En tout cas l’invocation au papier est vite, chez elle, ritualisée. Quand, en 1801, après une interruption de cinq ans (elle a maintenant 39 ans), elle reprend un journal, ce sont quasiment les mêmes mots qui viennent sous sa plume :

            « O mon cher papier, toi qui fus tant de fois le confident discret de mes peines et de mes plaisirs, deviens-le encore à l’avenir, sois mon consolateur et mon ami. Où en trouver ailleurs qui puisse t’être comparé. Tu recevras l’aveu de mes fautes sans aigreur. Tu ne m’accuseras pas faussement, tu ne dénatureras pas ce que j’aurai dit ou pensé et ne m’imputeras pas tes propres fautes et tes erreurs, mais lorsque je te consulterai, tu me reprocheras celles que j’aurai commises, avec force, avec franchise, mas sans animosité. Ah cher ami, je le répète, deviens de nouveau le dépositaire de mes pensées et de mes actions et parfois de celle des autres » (p. 169).

            « Confident, patient consolateur, dépositaire discret, ami fidèle… », c’est le début d’une longue litanie. Sans doute Magdalena, puis chacune, chacun des nombreux diaristes qui, au long des deux siècles suivants, reprendront ces formules croiront-ils les inventer. Ils le feront en des termes si proches qu’on ne peut s’empêcher d’attribuer cette régularité à des sources communes : discours religieux, recette éducative, topos littéraire (l’invocation lyrique, le monologue théâtral) ? Peut-être. Mais peut-être aussi ces sources, qui existaient de longue date, se sont-elles remises à couler dans une situation historique précise, en cette fin de XVIIIe siècle ? L’individu moderne s’est alors trouvé requis de prendre en charge et d’intérioriser le contrôle exercé jusque-là plus généralement de l’extérieur : le « for intérieur » est devenu une réalité.

 

           

            1815 : un avocat embrasse son journal

            Un avocat grenoblois, Antoine Métral (1778-1839), écrit dans son journal, qu’il tient sur de petits cahiers de feuilles qu’il a lui-même pliées et découpées : « Avec quel plaisir je reviens à toi, mon cher registre, toi le confident le plus intime et le plus secret de mes pensées que je quitte et reprends sans que tu murmures… Toi qui me sers de lumière et d’expérience » (20 janvier 1813). Et le même, deux ans plus tard : « Si j’écris ces pensées ce n’est point pour les semer dans le public, c’est parce que mon cerveau a besoin de se décharger. Ce sanctuaire où je les place ne sera point profané, car je n’en ouvrirai pas les portes à tout le monde. Quand l’amour me conduit auprès d’une maîtresse adorée, j’aime à jouir dans le mystère et dans le secret, tout œil étranger me semble alors importun. Ainsi livré à moi-même avec ces feuilles où j’imprime ma pensée comme des baisers secrets sur des lèvres tendrement aimées, je les déroberai aux regards curieux des hommes » (2 février 1815). Les feuilles sont des lèvres. Ce sont là des noces avec soi-même. Aucun journal intime n’avait encore été publié. On écrivait dans l’ignorance des journaux des autres, en toute innocence : il était impensable qu’on soit jamais édité. Époque merveilleuse : entre la fin des années 1780 et le début des années 1860, le secret a vraiment existé. De même que chaque amoureux réinvente l’amour, chaque diariste trouvait des mots originaux, toujours les mêmes, pour parler à son cher journal.

 

            1828 : une fille désobéit à son père

 

Stéphanie a seize ans, elle est triste à mourir. Son papa est un spécialiste du bonheur, apôtre du journal personnel. Il s’appelle Marc-Antoine Jullien. Il a publié en 1808 un Essai sur la méthode qui a pour objet l’emploi du temps, meilleur moyen d’être heureux. Il suffit de ne pas perdre son temps, de s’organiser, de se contrôler, de se faire contrôler par un père ou un ami. Il propose à cet effet des batteries de livrets ou agendas, et donne un utile conseil : éviter toute complaisance, écrire sur soi à la troisième personne. Stéphanie s’ennuie et fait le contraire. Sur des cahiers ordinaires elle se plaît à retracer en secret, à la première personne, les tristesses de sa famille et les siennes. Pire : elle tutoie son journal. « Je suis seule dans la petite chambre, assise devant ma table et j’écris, je suis triste, et j’ai des idées si noires, si affreuses que je n’ose pas m’y arrêter, je souffre et personne ne me console, je pleure et personne n’essuie mes larmes. Il n’y a que toi, mon ami, toi ma seule consolation, je te confie toutes mes peines ; tu les sens et tu les adoucis ; en écrivant ce que je souffre, il me semble que je souffre moins, et je pense avec délices que quoique je goûte la douce satisfaction de dire mes peines, aucun être vivant ne les lira ; je suis toute seule, bien seule et je ne crois pas avoir assez de confiance en personne pour lui montrer ceci » (5 avril 1828). Elle va enfin quitter Paris pour l’été, retourner au berceau de la famille à Loches. Elle se réjouit du voyage, mais s’inquiète… des inquiétudes de son journal : « Je suis sûre que tu es bien inquiet de savoir si je t’emmènerai et pour moi, j’en ai grande envie ; j’avoue que l’idée d’être deux ou trois mois sans te voir, sans pouvoir te confier mes peines m’affligeait » (12 juin). Le lundi, elle l’empaquette : « Adieu, mon ami, je t’empaquette, nous ne partons que jeudi matin ; je t’emmène et comme je t’enferme à présent je ne te reverrai qu’à Loches. Adieu, quand j’aurai du chagrin d’ici là je te regretterai bien pendant ces 4 jours. Adieu » (16 juin). Le mardi, elle le désempaquette : « Je n’y puis pas résister, mon ami, mon bien aimé, j’ai trop de chagrin, j’ai besoin d’épancher mon cœur et je défais tous mes petits paquets pour te voir encore une fois ; après cela tu croiras, si tu le peux, que je ne t’aime pas » (17 juin). Le dimanche suivant, arrivée à Loches, elle s’inquiète : « Je te revois, l’ami de mon cœur, je te revois après 6 jours ; le voyage t’a-t-il bien fatigué ; pour moi j’en ai été excédée… » (22 juin, 5 heures de l’après-midi). Récit d’un voyage catastrophique. Quelques heures plus tard, elle n’en peut plus : « Tu es surpris de me voir, mon ami, mais j’ai besoin de toi, mon sauveur, mon bienfaiteur, mon unique ami, sans toi je succomberais à ma douleur ; je n’y tiens plus, console-moi, sauve-moi ; tu vois mes larmes ; elles me soulagent ; je souffre, oui je souffre maintenant. Tu vas me demander ce que j’ai ? » (22 juin, soir). Récit d’une soirée horrible. Etc. Etc. Elle développe, j’abrège. Elle est toute puérile, toute tragique. Elle s’effraie elle-même de ses répétitions : « Ô mon ami, je souffre, je souffre beaucoup. Je l’ai déjà bien dit, et je crains de le répéter souvent : je souffrirai toujours. Toi seul tu me comprends et tu me consoles quand je suis triste » (5 juillet). A-t-elle souffert toujours ? Sachez qu’elle s’est plus tard mariée, qu’elle a eu un fils, et qu’elle a dans sa vieillesse écrit et publié de charmants contes pour enfants. Mais pour l’instant ? Finalement, l’été à Loches a été agréable, mais le retour à Paris ! « Voilà bien longtemps que je ne t’ai vu : ne va pas croire pour cela que je t’oublie, car au contraire je t’aime plus que jamais, mais j’ai eu tant de chagrins depuis ce temps que d’abord j’ai craint de trop t’attrister, et ensuite je ne voulais pas moi-même penser à ma tristesse, de peur de la rendre plus forte » (27 septembre). Pauvre journal !

 

            1834 : un frère oublie sa sœur

            Eugénie de Guérin (1805-1848) a consacré sa vie à son jeune frère Maurice (1810-1839). Quand il quitte le manoir familial du Cayla pour tenter sa chance de poète à Paris, elle lui écrit des lettres, puis, très vite, en plus, un journal à lui adressé, qu’elle lui communique de loin en loin, chaque fois qu’ils se retrouvent. Elle est incapable d’écrire pour elle seule. Après sa mort, elle essaie de continuer un journal pour son ami Barbey d’Aurevilly, puis, quand celui-ci se dérobe, elle arrête. Elle n’a jamais su, du vivant de son frère, qu’il avait lui aussi tenu, en 1832-1835, un journal, mais un journal vraiment intime, auquel il confiait ce qu’il ne lui disait pas à elle, dans ses lettres dont elle déplorait la sécheresse. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle a récupéré ce journal, le Cahier vert, confié par lui à un ami parti en Amérique. Elle a dû avoir un coup au cœur. Maurice y fait une déclaration d’amour à son cahier. Il le remercie d’être pour lui « ce qu’il n’a pas trouvé parmi les hommes » : et le portrait qu’il dresse de son cahier, c’est, trait pour trait, hommage doux-amer, celui de ce qu’Eugénie a été pour lui !

            « O mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé ; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l’amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n’ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s’attache à une âme faible et maladive, qui l’enveloppe de son affection, qui seul comprend son langage, devine son cœur, compatit à ses tristesses, s’enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s’incline par moments sur elle pour se reposer à son tour ; car c’est donner une grande consolation à celui que l’on aime que de s’appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos » (20 avril 1834).

 

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            Ce ne sont là que des coups de sonde. D’autres exemples surgiront pour cette même période quand nos fouilles archéologiques dans les écrits du for privé auront progressé.

            L’autodestination peut prendre d’autres formes. On peut s’adresser à une partie de soi-même. Pour cette même période, j’en ai trouvé un charmant exemple dans un journal inédit d’une jeune fille russe, Elisaveta Alexandrovna Moukhanova (1803-1836), qui a tenu son journal en français du 22 mai au 31 décembre 1822. Elle a 19 ans, elle est fiancée à un jeune Valentin, qui part six mois pour une cure dans le Caucase. Pour des raisons de bienséance, elle lui écrit, sans les lui envoyer, des lettres qu’il aura en bloc à son retour. Ils ont fait vœu de penser l’un à l’autre chaque soir à 8h, et de tenir ainsi journal l’un pour l’autre. Au retour du garçon, cette immense lettre différée fait place à un journal tout différent : Valentin lui paraît si tiède, si incertain de leur avenir, qu’elle a besoin de s’épancher. Mais elle a tant l’habitude de la forme épistolaire qu’elle n’envisagerait pas d’écrire directement pour elle. Aussi invente-t-elle de s’adresser « à une amie idéale » (l’expression est d’elle), qu’elle vouvoie d’abord, puis tutoie, « ma chère amie », « ma bonne amie », amie qu’elle finit par appeler : « chère raison ». Rassurez-vous, tout finira par un mariage… d’amour.

            On pourrait aussi s’adresser à un personnage imaginaire doté d’un nom inventé : je n’en ai pas rencontré d’exemple.

            On aura remarqué, d’autre part, que dans les exemples que j’ai trouvés, l’adresse au journal est toujours ponctuelle, à l’intérieur du texte des entrées, et ne figure pas comme ouverture régulière. Aucun journal dont toutes les entrées commencent par « Cher cahier… ». Un rapide repérage dans mon enquête sur les journaux de jeunes filles au XIXe siècle (Le Moi des demoiselles, 1993) confirme cette observation : l’adresse au journal est fréquente, mais rarement initiale et systématique. Même le journal d’une petite ouvrière publié sous le titre Mon cher petit cahier (Lyon, 1870) n’utilise pas ce procédé. En revanche on lira couramment au fil des journaux : « Ah ! mon pauvre journal ! », « Adieu cher journal mon cahier est fini » (Renée Berruel,  in Le Moi des demoiselles, p. 168), « Comment cet amour est-il venu en moi, je vais te le confier, papier, tu garderas mon secret » (Fanny R., p. 190), « Mon cher cahier, je te choisis pour être le confident de mes chagrins » (Marie-Joséphine Morel, p. 325), « Va dans ma poche, petit cahier !!! » (Mathilde Savarin, p. 327), « Mon journal, j’ai peur que vous soyez un indiscret et je ne vous le confie pas » (Augustine Guillemiau, p. 327), etc.

            Restera enfin à comparer sur ce point la tradition française à d’autres traditions nationales. J’ai interrogé Suzanne L. Bunkers, spécialiste du journal féminin aux États-Unis : elle ne voit guère l’adresse au journal apparaître avant les années 1840, et me renvoie au journal de Caroline Seabury (1854-1863) qu’elle a édité. La même question sera à adresser aux spécialistes d’autres domaines, en particulier anglais, allemand et hollandais. Peut-être certaines différences seront-elles liées à l’histoire de la « papeterie fantaisie ». Il semble qu’on ait, dès le XIXe siècle, en Angleterre, vendu des livres vierges avec une couverture portant le mot Diary : « Dear Diary » devait venir plus facilement sous la plume. Depuis quand a-t-on commercialisé en France des livres vierges spécialement destinés à recevoir un journal, et l’a-t-on jamais vraiment fait, avant les productions récentes de la papeterie fantaisie pour enfants et adolescents ?

            Nous voici donc au seuil d’une triple enquête à continuer : sur le corpus des premiers journaux personnels fin XVIIIe siècle et début XIXe siècle, sur l’histoire des supports commercialisés, mais surtout sur les formes et fonctions de la posture d’autodestination, et ce que son émergence dit d’un tournant capital de notre histoire.

 

Bibliographie

 

Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme, naissance du journal intime, Paris, Hatier, 1990 (nouvelle édition en 2001, Hachette, collection « Pluriel »).

Denis Diderot, Lettres à Sophie Volland, édition établie et présentée par Yves Florenne, Le Club Français du Livre, 1965,  lettre du 14 juillet 1762, p. 289-290.

Lettres de Mme Roland, publiées par Claude Perroud, Nouvelle série 1767-1780, tome I, 1767-1777, Paris, Imprimerie Nationale, 1913, lettre du 19 septembre 1774, p. 223-224.

Brigitte Diaz, « De la lettre aux Mémoires : les fonctions autobiographiques de la lettre dans la correspondance de jeunesse de Mme Roland (1767-1780) », in Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 2000/04, p. 211-227.

Journal de Magdalena van Schinne, 1786-1805, textes présentés et recueillis par Rudolf Dekker et Anje Dik, Paris, Côté-femmes, 1994, 188 p.

Antoine Métral, Journal, inédit (1812-1819), 15 cahiers, Bibliothèque municipale de Grenoble.

René Bourgeois, « Fonctions du journal intime, d’après le journal inédit d’Antoine Métral », in Le Journal intime et ses formes littéraires, Actes du colloque de septembre 1975, éd. V. del Litto, Genève, Droz, 1978, p. 177-187.

Stéphanie Jullien, Journal, inédit, 13 mars 1828-16 juin 1829, 202 f°, Archives d’État, Moscou, Fonds Marc-Antoine Jullien, ms 1094.

Philippe Lejeune, « Marc-Antoine-Jullien : controlling time », à paraître dans les Actes du colloque international Controlling Time and Shaping the Self : The Rise of Autobiographical Writing since 1750 (Rotterdam, 15-17 June 2006).

Maurice de Guérin, Le Cahier vert, journal intime, éd. par Ad. Van Beyer, Paris, Crès, 1921.

Eugénie de Guérin, Journal, soixante unième édition allégée et illustrée, Les Amis des Guérin (81140 Andillac), 1998, 354 p.

Elisaveta Alexandrovna Moukhanova, extraits de son Journal dans Si tu lis jamais ce journal… Diaristes russes francophones (1780-1854), textes rassemblés, transcrits, présentés et annotés par Elena Gretchanaia et Catherine Viollet, à paraître.

The Diary of Caroline Seabury, 1854-1863, ed. Suzanne L. Bunkers, University of Wisconsin Press, 1991.

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* Cet article est le développement des indications données dans Un journal à soi. Histoire d’une pratique, par Philippe Lejeune et Catherine Bogaert, Textuel, 2003, p. 54.