La lecture des textes autobiographiques à l’APA
Mon propos sera de vous présenter l’expérience
française de l’APA
. Nous sommes une « association », vous êtes une
«
académie », nos amis italiens de Pieve et allemands
d’Emmendingen
sont une « archive ». Ces institutions nouvelles ont en
commun…
de toutes commencer par un A, et de se passionner pour
l’Autobiographie.
Mais elles ont des histoires et des profils légèrement
différents.
Je vais d’abord vous faire le portrait de l’APA, puis de chacun de ses
deux
fondateurs. Je mettrai ensuite l’accent sur le problème de la
lecture
des textes autobiographiques.
*
Carte d’identité de l’APA : elle a été fondée en 1992, il y a dix ans, par Chantal Chaveyriat-Dumoulin et moi. Son nom complet est « Association pour l’Autobiographie et le patrimoine autobiographique ». C’est une association « loi de 1901 » : sa structure est imposée par la loi française. Pour en être membre, il suffit de payer une cotisation annuelle de 35 € : actuellement il y a à peu près 800 membres. Il y a des membres français et étrangers. Vous pouvez être membre : cela vous permettra de recevoir chaque année les trois numéros de la revue, La Faute à Rousseau, rédigée en français, j’en suis désolé. Les adhérents élisent un conseil d’administration de 20 membres, qui se réunit trois fois par an pour une session de travail qui dure une journée entière. C’est notre parlement. Le conseil d’administration élit un « bureau », qui est notre gouvernement, de quatre personnes : président (Gilles Alvarez), vice-président, trésorier, secrétaire, et qui confie des tâches à différentes personnes du Conseil d’administration. Le siège de l’Association est dans une petite ville près de Lyon, Ambérieu-en-Bugey : nous sommes liés par une convention à cette ville, qui nous héberge dans les locaux de la bibliothèque municipale et charge le bibliothécaire de s’occuper de notre fonds d’archives. Nous avons donc un secrétariat (une personne à mi-temps) et des locaux pour abriter notre fonds de textes autobiographiques. L’APA a reçu jusqu’à présent 1400 textes ou fonds autobiographiques (récits, journaux, lettres). Je vous expliquerai tout à l’heure comment elle les reçoit et les « traite ». La constitution, la conservation et la diffusion de ces archives est l’une de ses deux activités (qu’elle a en commun avec les archives de Pieve et d’Emmendingen). Son autre activité est l’animation : l’APA est une association militante : elle a, dans différentes villes de France et à Genève, une douzaine de groupes de réflexions, d’échanges ou d’écriture, qui définissent librement leurs activités ; elle édite une revue, La Faute à Rousseau, donc chaque numéro a un dossier spécial sur un thème, et essaie de refléter tous les aspects de la vie culturelle autour de l’autobiographie en France et à l’étranger. L’APA organise chaque année trois rencontres nationales : une journée d’étude à Paris en mars, avec une Table ronde (cette année le thème était « la censure et l’autocensure » dans les écrits autobiographiques) ; un week-end de rencontre en juin soit à Ambérieu, soit dans une ville de province ; et en novembre à Paris une « Journée du journal », qui aura lieu pour la première fois cette année autour du thème des « journaux monstres » (comment peut-on relire, ou lire, un journal de 30000 pages ?). Elle a aussi organisé des expositions, en particulier une grande exposition à Lyon en 1997, Un journal à soi. Les activités d’animation ont un aspect « club » : elle réunissent des gens qui ont une passion commune (la plupart d’entre eux tiennent un journal ou ont écrit ou envisagent d’écrire une autobiographie) ; et elles ont aussi un aspect « relations publiques » : nous essayons de proposer à la société française une image positive de l’écriture personnelle et de lutter contre des préjugés tenaces.
Carte d’identité des deux fondateurs : Chantal Chaveyriat-Dumoulin, en 1990, était bibliothécaire de son métier à Lyon et habitait la petite ville d’Ambérieu-en-Bugey ; elle a acheté un livre que je venais de faire paraître : « Cher cahier… » , qui est un recueil de 47 témoignages de diaristes sur leur pratique ; elle-même, elle avait tenu un journal dans sa jeunesse ; sa mère avait tenu un journal ; sa grand-tante aussi ; et son arrière-grand-mère aussi. Elle m’a écrit en m’envoyant quatre pages dactylographiées d’extraits de son arrière-grand-mère, une demoiselle Claire Pic, qui vivait à Bourg-en-Bresse dans les années 1860. J’ai eu le coup de foudre pour Claire Pic : cette toute jeune adolescente était si intelligente, si sensible ! et puis, chose étrange, elle écrivait dans son journal, vers 1860, le même genre de choses que moi dans le mien vers 1950 – mais elle écrivait beaucoup mieux. Cette rencontre a eu deux conséquences : j’ai commencé une enquête sur les journaux des jeunes filles françaises du XIXe siècle, sujet qui n’avait jamais été étudié (et cela a abouti à un livre publié en 1993, Le moi des demoiselles, qui présente une centaine de journaux encadrés par mon propre journal de recherche) ; seconde conséquence : Chantal et moi sommes devenus amis, elle s’est intéressée à mes projets, elle m’a donné un bon conseil au moment où je désespérais d’intéresser qui que ce soit à mes idées : tout le monde m’envoyait promener avec de bonnes paroles. Elle m’a dit : « Philippe, il faut fonder une association loi de 1901 ». En somme, « aide-toi, le ciel t’aidera ». Elle avait raison : il faut d’abord créer quelque chose par ses propres moyens, prouver que ça marche, que c’est utile, et puis après seulement appeler au secours les autorités. Elle a eu une autre idée géniale : installer notre association dans une toute petite ville (Ambérieu a 11000 habitants, c’est une petite ville, comme Emmendingen, Pieve S. Stefano et Kärsämäki) et demander seulement une aide en nature à la municipalité. A Paris ou à Lyon, nous aurions été noyés. A Ambérieu, nous sommes visibles, nous contribuons de manière significative à l’identité locale. Au bord de la route, à l’entrée de la ville, un énorme panneau annonce : « Ambérieu, ville de l’autobiographie ».
L’autre fondateur, c’est donc moi. Qui suis-je ? En apparence, un
universitaire spécialisé dans l’autobiographie, auteur de
livres théoriques et critiques. Mais la formulation inverse
serait plus juste : je suis un autobiographe
spécialisé dans l’université. C’est ma passion
pour
l’écriture personnelle, née en 1953 quand, à
quinze
ans, j’ai commencé à tenir un journal intime, qui m’a
mené
à choisir pour champ de recherche universitaire
l’autobiographie,
genre très négligé par la tradition critique
française.
J’ai d’abord dressé un tableau général de L’Autobiographie
en France, réfléchi aux problèmes
théoriques
du « pacte autobiographique », et étudié les
œuvres
les plus fortes du genre en France, de Rousseau à Michel Leiris,
en
passant par Gide et Sartre. Puis vers la fin des années 1970,
j’ai
élargi une première fois mon horizon en regardant
au-delà
de l’autobiographie littéraire vers ce qu’on appelle les
écritures
ordinaires, l’autobiographie de tout le monde. Mon
arrière-grand-père,
Xavier-Edouard Lejeune, employé de commerce au XIXe
siècle,
avait laissé une autobiographie. A une première lecture,
vers
1970, j’avais trouvé que c’était gentil, mais scolaire,
ennuyeux,
simplet. A une seconde lecture, vers 1978, j’ai découvert que
c’était
moi qui étais simplet, et que ce texte était
prodigieusement
compliqué sous un aspect naïf dont j’avais
été
dupe. De cette époque date ce que mes collègues de
littérature
à l’Université appelle « mes dérives
»,
comme si je participais à un mouvement terroriste, ils froncent
les
sourcils en me demandant : « Mais enfin, pour vous, où
s’arrête
la littérature ? ». Elle ne s’arrête pas, elle est
partout.
J’ai continué jusqu’à aujourd’hui à travailler sur
des
œuvres autobiographiques contemporaines de génie, comme sont
pour
moi celles de Claude Mauriac, Georges Perec ou Nathalie Sarraute, mais
en
même temps je me suis passionné pour les écritures
ordinaires.
Je n’ai pas « dérivé », j’ai élargi
mes
horizons. J’ai travaillé sur l’histoire orale, les récits
écrits
en collaboration ; sur les autobiographies d’aujourd’hui
publiées
à compte d’auteur ; et surtout sur les écrits
autobiographiques
ordinaires du XIX siècle. En particulier j’ai pris l’habitude,
dans
les années 1980, de lancer des appels dans la presse ou à
la
radio pour demander qu’on me communique des écrits
autobiographiques
du XIXe siècle conservés par les familles. Et certaines
des
réponses que j’ai reçues m’ont donné l’idée
de
créer ce qui allait devenir l’APA. En effet, un jour, je
reçois
une lettre qui disait à peu près ceci : « Monsieur,
j’ai
lu votre appel dans… Je vous écris pour vous informer que je ne
possède pas d’écrits autobiographiques du XIXe
siècle dans mes archives familiales… ». J’étais
d’autant plus étonné que
la suite de la lettre était très longue ! Après
quelques
phrases embarrassées, mon correspondant en arrivait au fait :
«
… Mais j’ai chez moi quelque chose qui pourrait peut-être tout de
même
vous intéresser… », et c’était sa propre
autobiographie.
Il se confondait alors en excuses : « Je suis
désolé,
c’est vrai, je ne suis pas né au XIXe siècle… ». La
première
fois que j’ai reçu une lettre de ce genre, j’ai souri. Mais j’en
ai
reçu d’autres analogues, et je suis devenu méditatif.
Et je vais maintenant rapidement méditer devant vous d’abord sur
mes
correspondants, ensuite sur la situation dans laquelle je me trouvais.
*
Mes correspondants : pourquoi avaient-ils « détourné » mon appel ? Parce qu’ils étaient dans une situation de désespoir. Une personne qui a tenu ou tient un journal, ou qui a écrit des textes autobiographiques, et qui est dans la seconde moitié de sa vie, s’interroge fatalement sur le sort réservé à ses écrits après sa mort, outre que, souvent, en particulier quand elle a écrit un récit de sa vie, elle aimerait bien le partager, de son vivant, avec quelques vivants. Devant elle, elle a trois solutions. La première serait l’édition : elle est quasiment impossible. Il est illusoire de penser qu’on puisse éditer à mille exemplaires toutes les vies qui s’écrivent et trouver un public pour elle. Les éditeurs refusent, et leur refus est très douloureux pour les personnes, souvent naïves, qui s’adressent à eux. Si un éditeur vous refuse un roman, vous le maudissez, mais vous vous dites que vous allez écrire un roman meilleur. S’il refuse votre autobiographie, ce n’est pas seulement votre texte, mais votre personne qu’il refuse, et vous n’allez pas écrire une seconde autobiographie. Donc, pris de désespoir, vous tombez dans les piéges de l’édition à compte d’auteur, vous payez, on vous imprime, et personne ne vous lit. Ou, pris de sagesse, vous vous éditez vous-même à un petit nombre d’exemplaires que vous donnez à vos amis et connaissances : c’est raisonnable, mais rare. La seconde solution serait les archives : en France, sauf si vous êtes témoin historique de quelque chose d’important, vous n’avez aucune chance. Les archives n’ont pas de place. Les archivistes souvent n’ont pas d’imagination. Si vous arrivez aux Archives départementales avec votre journal intime sous le bras pour l’offrir, on va vous prendre pour un fou, et vous donner d’utiles conseils : « Monsieur, ou Madame, vous vous trompez de démarche. Voici la procédure à suivre : premièrement : mourez ; ensuite, attendez cinquante ans ; et après, revenez nous voir ». Un écrit personnel n’est digne d’entrer aux archives que s’il a fait la preuve de sa capacité de survivre pendant cinquante ou cent ans en milieu hostile… Troisième solution : vous en remettre à votre famille. Les familles n’aiment guère les autobiographies. Elles ont certes le culte de la mémoire officielle, et il y a dans tout groupe familial quelqu’un (en général une femme) qui se charge de collecter les souvenirs, faire les albums photos, etc. On y trouve aussi presque toujours un fanatique de généalogie. Mais tout cela est très différent de l’autobiographie ou du journal, qui rapporte une vision du monde autocentrée, décalée, et même parfois opposée à celle du groupe familial. Vous avez chance de gêner, ou choquer. Nul n’est prophète en son pays. Dieu sait ce qui arrivera lors de votre succession. On jette beaucoup, dans ces cas-là. Au mieux on garde négligemment. A la seconde succession, les risques de destruction sont multipliés par dix. On ne sait plus bien qui vous êtes. On se dit que « cela ne peut intéresser personne ». Poubelle. Voilà l’avenir. Alors on m’écrit…
Et moi… que vais-je faire ? Je ne suis ni éditeur, ni
archiviste, ni membre de la famille. Je suis un être humain qui a
l’air de comprendre le problème. Je suis une bouée de
sauvetage à laquelle on se cramponne. Mais je ne saurais
être, à moi tout seul, une
bouée ! – Naturellement, j’ai toujours répondu «
oui,
envoyez-moi votre texte », j’ai toujours lu, et commenté.
Et
j’étais bien embarrassé, pour deux raisons.
D’abord parce que j’ai mes limites. Je n’aime pas tout le monde. Il y a
des
gens qui me déplaisent, des expériences qui me
dégoûtent, des opinions qui me révoltent. Je ne
suis pas capable de m’identifier à n’importe quoi. Je puis
comprendre des expériences différentes de la mienne, mais
ne souhaite pas être forcé de les approuver. Quand je lis
un livre publié, ou un texte déposé en archive,
je n’ai aucun compte à rendre de ma lecture à l’auteur.
Je
reste libre. Ici ce n’est plus le cas. Je suis en contact direct avec
lui,
il me demande une réaction. Dans Le Pacte autobiographique,
j’avais beaucoup insisté sur le caractère référentiel
de l’engagement de vérité, qui oppose à la
fois
la biographie et l’autobiographie à la fiction, mais trop peu
sur
le caractère relationnel de ce même engagement,
qui distingue
l’autobiographie de la biographie : quelqu’un qui dit la
vérité
sur sa propre vie demande à ce que sa personne soit
approuvée,
jugée positivement, aimée. C’est le minimum. Souvent il
demande
en plus une certaine admiration pour son texte et ses capacités
d’écriture.
Sympathie et admiration, je ne puis m’en abstenir dans la
réponse
que je lui fais, pour des raisons de politesse et de respect humain.
Mais
à la longue, c’est intenable. La solution, c’est que les textes
soient
lus par un groupe.
Seconde raison de mon embarras : l’avenir du texte qu’on m’envoie. Je
puis
donner des conseils de prudence à ceux qui veulent
éditer. Aiguiller
au mieux, sans grande illusion, ceux qui voudraient trouver un
dépôt
d’archives. Mais je n’ai personne d’autre à qui faire lire leur
texte.
Et les placards de mon appartement ne sont pas une solution pour
l’avenir
(il y a déjà tant de papiers chez moi, on jettera
certainement
les leurs en même temps que la plupart des miens, quand je
disparaîtrai).
Je n’ai donc rien à leur proposer… du moins pour l’instant.
Je suis resté longtemps dans cet embarras. J’étais
tracassé en même temps par un autre problème, un
peu différent. Il n’existe pas en France de répertoire
systématique des textes
autobiographiques publiés, ou conservés dans les archives
publiques
– alors que cela existe dans les pays anglo-saxons par exemple et
j’imagine
aussi en Finlande. J’ai mis un certain temps à comprendre
où
était la priorité : répertorier des textes
déjà
conservés est moins urgent que de sauver des textes qui vont se
perdre.
A la fin des années 1980, deux rencontres ont commencé
à
m’ouvrir les yeux. A Orléans, un éducateur catholique,
Pierre
de Givenchy, avait créé une association d’aide aux
adolescents
en difficulté, auxquels il proposait d’entretenir une
correspondance
avec un adulte – et à cette occasion, il s’était mis
à
recueillir non seulement ces lettres, mais tout ce que les adolescents
voulaient
bien lui confier, textes, poèmes, et journaux intimes. Il disait
aux
adolescents : « Tu veux jeter ton journal ? Ne le détruis
pas,
tu le regretteras plus tard. Confie-nous le. Tu pourras le reprendre
plus
tard, dans dix ans, vingt ans… Nous ne le lirons que si tu l’acceptes
».
Il y a une centaine de journaux ainsi déposés «
à
la consigne », et bien d’autres textes. C’est à cette
occasion
que j’ai pu pour la première fois lire en série des
journaux
d’adolescents contemporains, expérience impressionnante. Et puis
j’ai
entendu parler de Pieve S. Stefano et je suis allé assister, en
1988
et 1990, à la fête annuelle où l’on décerne
le
prix de l’autobiographie. J’étais à la fois ébloui
(par
la convivialité, le sérieux et l’inventivité de
l’Archivio)
et révolté de voir décerner un prix
d’autobiographie
: cruauté de l’attente des dix « finalistes »
réunis
sur l’estrade, danger de susciter des performances artificielles, le
texte
primé devant être publié. Quand nous avons
fondé
l’APA, j’étais bien décidé à ne pas imiter
l’Archivio
sur ce point. Depuis, je suis revenu à une attitude plus souple.
Le
Prix ne récompense pas un seul texte : il valorise tous les
textes
qui sont présentés, et le genre lui-même. Il est
une
manière de garantir la lecture, puis la conservation, de tous
les
textes. D’ailleurs, ces dernières années, de grandes
administrations
françaises (La Poste et le Trésor public) ont
organisé
des concours d’autobiographies pour leurs retraités, j’ai
accepté
de faire partie du jury, et ne l’ai pas regretté.
En cette fin des années 1980, mes « dérives »
s’accentuent.
Non seulement je m’intéresse aux écritures
autobiographiques
ordinaires, mais je me passionne pour le journal personnel, que je
n’avais
jamais étudié avant. Je commence une série
d’enquêtes,
qui m’a mené de « Cher cahier… » (1990)
à
« Cher écran… » (2000). J’organise à
Nanterre,
en 1991, avec l’historienne Michelle Perrot, une journée
d’études
« Archives autobiographiques », qui témoigne, pour
faire
honte aux Français, de toutes les entreprises de collecte et
d’archivage
de textes autobiographiques dont j’ai pu avoir connaissance à
l’étranger.
Je prends contact avec de grandes institutions scientifiques (le CNRS,
l’EHESS)
pour expliquer mes projets d’inventaire ; avec des collectivités
locales,
pour mes projets d’animation (Le Parc romantique George Sand, à
Nohant
, la ville de Chambéry). Partout on m’éconduit. Chantal
me
console, me conseille et nous fondons l’APA.
*
Je vais vous décrire maintenant le système de collecte et de lecture que nous avons mis au point, laissant de côté les activités d’animation avec lesquelles il est inextricablement mélé. Au départ, en 1992, il y a dix ans, nous avions de bonnes intentions, quelques principes, et une idée plutôt vague des difficultés qui nous attendaient. Tout a été improvisé et formalisé au fur et à mesure. Au mois d’octobre 2000, après huit ans de fonctionnement, nous avons organisé, dans un château en Normandie, un week-end de réflexion critique sur notre pratique, qui réunissait les quarante lecteurs sous l’œil (ou plutôt l’oreille) d’un psychosociologue ami.
Deux grands principes.
D’abord, nous n’avons rien à voir avec l’édition, nous
ne
publierons aucun des textes qu’on nous confie. Les déposants
gardent
la propriété intellectuelle des textes. S’ils nous
demandent
des conseils ou des renseignements sur le monde de l’édition,
nous
leur répondons. Mais nous ne prenons jamais l’initiative de leur
conseiller
de publier, sachant qu’il y a 99% de chance d’échec. Cette
décision
est liée au refus du système du concours : si nous en
faisions
un, la récompense ne saurait être que la publication. Nous
ne
voulons pas établir de hiérarchie fixe entre les textes,
mais
laisser à chacun d’eux la chance d’être lu. Notre ambition
est
d’établir un système de « micro-lecture ».
Nous
ne souhaitons pas que trois ou quatre textes soient lus chacun par
mille
personnes, mais que mille textes soient lus chacun par trois ou quatre
personnes.
C’est un pari difficile : nous arrivons, je vais vous dire comment,
à
assurer la lecture initiale. Mais quand le texte a achevé ce
premier
parcours, et qu’il revient à Ambérieu, ne risque-t-il pas
d’y
dormir éternellement et de se couvrir de poussière ?
Second principe, nous pratiquons la « lecture en sympathie
». Cela veut dire que nous essayons de donner à chaque
texte sa chance, en signalant ce qu’il peut avoir d’intéressant
ou d’attachant, tout en informant honnêtement le lecteur sur son
contenu et son allure. L’exercice
est parfois acrobatique, mais ce qu’un individu isolé, comme je
l’avais
été, a du mal à faire, un groupe peut l’accomplir.
Comment les textes nous arrivent-ils ? Articles de presse, réunions publiques, bouche à oreille font connaître le service que nous offrons de rendre. Nous recevons actuellement environ 180 textes par an. Ce sont parfois des manuscrits, ou des photocopies de manuscrits, le plus souvent des textes dactylographiés. Un peu plus de textes de femmes que d’hommes. Environ 75% de récits, 20% de journaux, 5% de lettres. Nous avons peu de textes du XIXe siècle, peu de textes de personnes jeunes. La plupart des textes viennent de personnes nées entre 1920 et 1940. Il est difficile de donner des chiffres, parce qu’un texte cela peut être aussi bien un récit d’une vingtaine de pages, qu’une série de 65 cahiers de 200 pages. Nous demandons aux déposants s’ils acceptent qu’on lise leur texte dès maintenant : il est possible de « réserver » la lecture pour plus tard (après leur mort, ou dans tant d’années). Tous ces textes arrivent à notre secrétariat, à Ambérieu-en-Bugey, où leur fiche signalétique est établie. Puis chaque mois, par paquet postal, les textes partent aux quatre coins de la France pour être lus. Nous avons cinq groupes de lecture, de dix personnes chacun, qui se réunissent tous les mois : un groupe à Strasbourg, un à Aix-en-Provence, un en Normandie et deux à Paris.
Comment se passe une séance ? D’abord le chef de groupe présente les nouveaux textes qui viennent d’arriver d’Ambérieu – c’est une sorte de « vente aux enchères », si j’ose dire : on hume les textes, et on se les répartit en fonction des affinités supposées, des curiosités. Quelqu’un qui « prend » un texte s’engage à le lire d’ici la réunion suivante : néanmoins, si par malchance, il y avait incompatibilité entre le texte et lui, il peut le rapporter, expliquer pourquoi il se sent incapable d’en rendre compte (c’est un moment passionnant) et il faut alors trouver quelqu’un d’autre qui prenne le texte en charge. Les textes que nous recevons sont extrêmement variés, parfois surprenants, ou choquants. Les personnes qui constituent le groupe sont elles aussi très variées, et elles se connaissent depuis longtemps, les personnalités ont pu à loisir s’évaluer ou parfois se heurter à l’occasion des lectures. Chaque séance est un petit psychodrame amical, si je puis dire. Autant nos comptes rendus de lecture sont contrôlés et mesurés, autant notre parole est libre. Il y a dix ans que je fais partie de l’un des deux groupes de Paris : je ne me suis jamais ennuyé une minute ! – Quand les nouveaux textes sont répartis, seconde partie de la réunion : chacun rend compte du ou des textes qu’il a « pris » la fois précédente. Quand on prend un texte, on s’engage à faire trois choses : établir un compte rendu de lecture (environ une page) qui sera publié dans un volume bisannuel intitulé le Garde-mémoire ; écrire une lettre personnelle au déposant ; remplir une fiche d’indexation. C’est un travail individuel, le compte rendu sera signé, mais en même temps, comme la responsabilité collective du groupe et de l’APA est engagée, le travail de chacun est passé au crible. On lit le compte rendu, on le critique pour la forme et le fond, on pose des questions au lecteur, on propose des rectifications, etc. On discute ferme des mérites du texte, des problèmes existentiels qu’il pose, on le compare à d’autres textes lus précédemment. La rédaction de l’écho est délicate : on doit bien informer le lecteur du Garde-mémoire , et ne pas choquer l’auteur. En effet l’écho lui sera communiqué pour information avant d’être publié : il pourra rectifier des inexactitudes, faire des remarques… Dans neuf cas sur dix, tout se passe bien. Dans un cas sur dix, il y a du tirage, l’auteur veut corriger des expressions, rajouter des paragraphes, parfois tout réécrire lui-même ! On est alors bien content de n’être pas seul dans l’épreuve. Au bout du compte, on dit à l’auteur que s’il n’est pas satisfait, on respectera son avis et… on ne publiera pas l’écho dans le Garde-mémoire ! En général, à ce moment-là, il cède. – La troisième partie de la séance, la plus détendue, est consacrée aux nouvelles lectures qui ont été faites par d’autres membres du groupe de textes déjà « échotés ». Certains textes rentrent tout de suite à Ambérieu : d’autres continuent à tourner et finissent par avoir été lus par tout le groupe – ce sont nos « best-sellers ».
Quelles sont les difficultés que nous rencontrons en lisant :
je
vais vous raconter un cas discuté lors la dernière
séance de mon groupe, en juin. L’une d’entre nous, 65 ans,
grand-mère, s’est
trouvé avoir à lire deux années (très
récentes)
d’un journal tenu par un homme macho et cochon, méprisant pour
les
femmes et obscène… Comme on dit, c’était une erreur de
casting
– ce journal aurait dû être lu par un homme – mais il n’y a
que
deux hommes pour huit femmes dans notre groupe. Elle nous lit son
écho,
fort bien fait, qui objective, distancie, évoque sans vraiment
ironiser
et se tient à l’écart de cette vulgarité. Puis
elle
ajoute qu’elle va par sa lettre essayer de le dissuader d’envoyer la
suite.
Protestations ! Discussions ! Le « patrimoine autobiographique
»
ne doit pas être mis sur le lit de Procuste de nos goûts
personnels
ou de notre idéologie. Nous devons tout accueillir, tout lire,
tout
conserver. Cela ne veut pas dire que chacun, doive, à titre
personnel,
tout approuver. La discussion rebondit : et si nous recevions des
textes
antisémites ou racistes ? Eh bien, il faudrait les accepter.
Certainement,
on aurait du mal à les « lire en sympathie », et on
essaierait
de les faire circuler le moins possible. Mais les accueillir est un
devoir.
La discussion rebondit sur « L’affaire Renaud Camus », dont
je
ne sais si l’écho est arrivé jusqu’en Finlande (il est la
cible
d’une violente campagne de presse, pour avoir, dans une entrée
de
son journal (publié), tenu des propos considérés
comme
antisémites). Au fond, ce qui est intéressant dans un
texte
autobiographique, c’est que la personne se peigne telle qu’elle se
voit,
dans un esprit de vérité. Les gens ne sont pas des petits
saints…
et nous non plus ! Nous n’avons pas à décerner des prix
de
vertu. Ni à imposer nos valeurs comme si c’étaient des
lois
de la nature.
Une autre de nos difficultés est de savoir comment réagir
aux
textes autobiographiques de personnes blessées par la vie,
à qui l’écriture sert à exprimer plus qu’à
dominer leur malheur. Qu’allons-nous faire des textes de
désespoir, de haine, de
vengeance, d’obsession, de délire ? Nous n’en recevons pas
beaucoup, mais suffisamment pour en être troublés. L’APA
devient « SOS Amitiés », l’autobiographie n’est plus
un patrimoine, mais
un hôpital. Une lecture « en sympathie », qui apaise
le
déposant en lui montrant que sa plainte a été
entendue et sa personne respectée, et qui informe à
demi-mots le futur lecteur sur l’état clinique de l’auteur, est
un exercice bien difficile, et qui parfois ne suffit pas. Nous avions
au début pensé créer
une « cellule psychologique » spécialisée,
puis
avons renoncé à cette médicalisation, ces cas sont
discutés
comme les autres dans le groupe et on essaie de trouver empiriquement
les
actes ou les gestes (lettres, rencontres) qui peuvent aider la
personne,
mais aussi parfois nous protéger d’elle…
Puisque je suis dans les difficultés, j’en évoque une
autre
encore : la lecture par le groupe d’un texte autobiographique
écrit par un de ses membres, et qui raconte des
expériences difficiles ou
traumatisantes. Si vous racontez vos vacances ou votre carrière,
aucun
problème. Mais il est difficile d’avoir à changer votre
vision
d’une personne que vous fréquentiez régulièrement,
et
qui brusquement, par cette communication, vous force à entrer
dans
son intimité. Cela s’est passé cette année, dans
un
groupe « libre », qui a résisté plusieurs
mois
à la proposition d’un de ses membres, qui offrait de parler de
son
journal de jeunesse.
Et puisque je parle « journal », n’oublions pas les
difficultés qui lui sont propres. Il y a deux types de journaux,
les morts et les vivants. Est mort un journal d’une personne morte, ou
d’une personne vivante qui s’en
est détachée (et qui nous en livre, souvent
dactylographiés, des épisodes qui fonctionnent presque
comme des récits). Est
vivant un journal que la personne continue à tenir, et qu’elle
nous
livre en feuilleton, par tranches (nous leur demandons de ne pas faire
des
mises à jour tous les trois mois, de respecter un rythme au
moins
annuel). Et puis il y a les journaux qui ont la taille d’un livre, et
les
journaux monstres (une malle entière de cahiers manuscrits).
Nous
décidons donc au coup par coup du circuit de lecture le mieux
adapté
à chaque cas. Il y a quatre solutions : 1) envoyer le texte
normalement
dans un « groupe lecture » ; 2) confier le journal à
un
« lecteur-ressource » qui va devenir le correspondant
privilégié
du diariste ; 3) confier le journal à un groupe pour une lecture
collective
(chaque membre du groupe en lit une tranche, et il y a des
séances
de mise en commun et de synthèse) ; 4) attendre…
Pour les journaux comme pour les récits, ultime
difficulté :
nous sommes parfois effrayés des ravages que causerait la
lecture d’un
texte dans le milieu familial ou professionnel de l’auteur ; les noms
propres
sont là (parfois nous conseillons l’emploi d’un pseudonyme pour
le
nom d’auteur), et des choses désagréables ou
indiscrètes sont dites. Et nous sommes surpris de voir que
l’auteur n’en est pas effrayé, ou n’y a pas pensé… Nous
devons alors y penser pour lui.
Je suis désolé que les remarques que je viens de faire aient un côté négatif : cela donne une idée inexacte de l’atmosphère de nos lectures. Nous sommes des lecteurs heureux. Pas pour les raisons que croient certains. Souvent on nous demande, avec pitié : « est-ce qu’il vous arrive de tomber sur des trouvailles, des textes qui pourraient être édités… ? ». Nous avons beaucoup de mal à faire comprendre à notre interlocuteur que sa question n’a pas de sens. On publie toutes sortes de choses que je trouve très médiocres. Notre but n’est pas de publier. Notre plaisir est d’abord celui de la surprise : à la différence des pauvres gens qui ne lisent que des livres (c’est-à-dire des choses qui ont déjà été choisies par d’autres), nous sommes en totale responsabilité, personne n’a choisi pour nous ce que nous allons lire, dont nous ne savons absolument rien, chaque fois c’est une découverte. Le problème de la « qualité » ne se pose pas de la même manière pour les textes autobiographiques que, par exemple, pour la poésie ou le roman. Un roman a pour but d’être bon : donc il peut être mauvais. Une autobiographie n’a pas pour but d’être bonne, mais vraie, et il lui est difficile de ne pas l’être. Nous ne sommes pas des consommateurs au premier degré, qui exigent qu’on leur donne du plaisir, ou de la vérité, tout faits. Le plaisir du lecteur d’autobiographie vient en partie de sa propre activité, qui peut même se nourrir des apparents « défauts » d’un texte allusif, mal composé, mal écrit, déplaisant, malhonnête. Il y a chez nous toute une part d’écoute au second degré, et nous devenons les co-auteurs du texte, d’autant plus que nous l’intégrons, comme un élément, dans une sorte de fresque unanimiste faite de tous les autres textes que nous avons lus à l’APA. Ce plaisir est d’autant plus grand qu’il est partagé et que ces textes servent à la « négociation » permanente que nous avons avec les membres du groupe (c’est la dynamique propre aux « groupes de lecture » en général, qu’il s’agisse de livres ou d’inédits).
La seule limite à notre bonheur, c’est que nous aimerions le partager et que c’est difficile. Maintenant, vous l’avez compris, nous ne désirons pas « publier », cela tuerait tout. Nous désirons développer des réseaux de « micro-lecture ». Nous avons essayé de faire des dépôts de textes dans des bibliothèques publiques, cela demande beaucoup de travail et ne marche pas très bien. Nous avons proposé aux adhérents de l’APA d’organiser une « bibliothèque tournante », sans succès. Nous faisons des efforts, qui eux semblent plus prometteurs, du côté des chercheurs en histoire et en sciences humaines pour qu’ils viennent lire en série nos textes. Je terminerai en vous racontant la décision qu’a prise le mois dernier le groupe auquel j’appartiens. Un autre problème dont je n’ai pas parlé, en effet, c’est que nous ne recevons pas assez de textes pour satisfaire la fringale de lecture des cinquante personnes qui forment les cinq groupes. Quand Chantal et moi nous avons fondé l’APA, des esprits bien avisés nous avaient mis en garde : « Vous allez être débordés par une marée noire de textes ». Erreur ! Nous n’avons pas été débordés. Il est très difficile de se séparer d’un texte autobiographique ou d’un journal pour le lancer même dans un espace confidentiel comme est celui de l’APA. Depuis trois ou quatre ans, le nombre des textes que nous recevons plafonne. Donc notre groupe a décidé d’arrêter de lire pendant un an, pour se mettre à relire. Nous avons choisi une période : 1939-1945, et chacun de nous va essayer de se construire un programme de lecture à partir des Garde-mémoire , le catalogue des textes reçus depuis dix ans. Et si je reviens ici dans deux ans pour votre prochaine réunion, je vous dirai à quoi nous aurons abouti !
Je vous remercie.