En juillet 2002, j'ai été invité en Finlande par l'Académie d'autobiographie de Kärsämäki, près d'Oulu. Voici le texte de la communication que j'ai présentée.



La lecture des textes autobiographiques à l’APA


Mon propos sera de vous présenter l’expérience française de l’APA . Nous sommes une « association », vous êtes une « académie », nos amis italiens de Pieve et allemands d’Emmendingen sont une « archive ». Ces institutions nouvelles ont en commun… de toutes commencer par un A, et de se passionner pour l’Autobiographie. Mais elles ont des histoires et des profils légèrement différents.
Je vais d’abord vous faire le portrait de l’APA, puis de chacun de ses deux fondateurs. Je mettrai ensuite l’accent sur le problème de la lecture des textes autobiographiques.

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Carte d’identité de l’APA : elle a été fondée en 1992, il y a dix ans, par Chantal Chaveyriat-Dumoulin et moi. Son nom complet est « Association pour l’Autobiographie et le patrimoine autobiographique ». C’est une association « loi de 1901 » : sa structure est imposée par la loi française. Pour en être membre, il suffit de payer une cotisation annuelle de 35 € : actuellement il y a à peu près 800 membres. Il y a des membres français et étrangers. Vous pouvez être membre : cela vous permettra de recevoir chaque année les trois numéros de la revue, La Faute à Rousseau, rédigée en français, j’en suis désolé.  Les adhérents élisent un conseil d’administration de 20 membres, qui se réunit trois fois par an pour une session de travail qui dure une journée entière. C’est notre parlement. Le conseil d’administration élit un « bureau », qui est notre gouvernement, de quatre personnes : président (Gilles Alvarez), vice-président, trésorier, secrétaire, et qui confie des tâches à différentes personnes du Conseil d’administration. Le siège de l’Association est dans une petite ville près de Lyon, Ambérieu-en-Bugey : nous sommes liés par une convention à cette ville, qui nous héberge dans les locaux de la bibliothèque municipale et charge le bibliothécaire de s’occuper de notre fonds d’archives. Nous avons donc un secrétariat (une personne à mi-temps) et des locaux pour abriter notre fonds de textes autobiographiques. L’APA a reçu jusqu’à présent 1400 textes ou fonds autobiographiques (récits, journaux, lettres). Je vous expliquerai tout à l’heure comment elle les reçoit et les « traite ». La constitution, la conservation et la diffusion de ces archives est l’une de ses deux activités  (qu’elle a en commun avec les archives de Pieve et d’Emmendingen). Son autre activité est l’animation : l’APA est une association militante : elle a, dans différentes villes de France et à Genève, une douzaine de groupes de réflexions, d’échanges ou d’écriture, qui définissent librement leurs activités ; elle édite une revue, La Faute à Rousseau, donc chaque numéro a un dossier spécial sur un thème, et essaie de refléter tous les aspects de la vie culturelle autour de l’autobiographie en France et à l’étranger. L’APA organise chaque année trois rencontres nationales : une journée d’étude à Paris en mars, avec une Table ronde (cette année le thème était « la censure et l’autocensure » dans les écrits autobiographiques) ; un week-end de rencontre en juin soit à Ambérieu, soit dans une ville de province ; et en novembre à Paris une « Journée du journal », qui aura lieu pour la première fois cette année autour du thème des « journaux monstres » (comment peut-on relire, ou lire, un journal de 30000 pages ?). Elle a aussi organisé des expositions, en particulier une grande exposition à Lyon en 1997, Un journal à soi. Les activités d’animation ont un aspect « club » : elle réunissent des gens qui ont une passion commune (la plupart d’entre eux tiennent un journal ou ont écrit ou envisagent d’écrire une autobiographie) ; et elles ont aussi un aspect « relations publiques » : nous essayons de proposer à la société française une image positive de l’écriture personnelle et de lutter contre des préjugés tenaces.

Carte d’identité des deux fondateurs : Chantal Chaveyriat-Dumoulin, en 1990, était bibliothécaire de son métier à Lyon et habitait la petite ville d’Ambérieu-en-Bugey ; elle a acheté un livre que je venais de faire paraître : « Cher cahier… » , qui est un recueil de 47 témoignages de diaristes sur leur pratique ; elle-même, elle avait tenu un journal dans sa jeunesse ; sa mère avait tenu un journal ; sa grand-tante aussi ; et son arrière-grand-mère aussi. Elle m’a écrit en m’envoyant quatre pages dactylographiées d’extraits de son arrière-grand-mère, une demoiselle Claire Pic, qui vivait à Bourg-en-Bresse dans les années 1860. J’ai eu le coup de foudre pour Claire Pic : cette toute jeune adolescente était si intelligente, si sensible ! et puis, chose étrange, elle écrivait dans son journal, vers 1860, le même genre de choses que moi dans le mien vers 1950 – mais elle écrivait beaucoup mieux. Cette rencontre a eu deux conséquences : j’ai commencé une enquête sur les journaux des jeunes filles françaises du XIXe siècle, sujet qui n’avait jamais été étudié (et cela a abouti à un livre publié en 1993, Le moi des demoiselles, qui présente une centaine de journaux encadrés par mon propre journal de recherche) ; seconde conséquence : Chantal et moi sommes devenus amis, elle s’est intéressée à mes projets, elle m’a donné un bon conseil au moment où je désespérais d’intéresser qui que ce soit à mes idées : tout le monde m’envoyait promener avec de bonnes paroles. Elle m’a dit : « Philippe, il faut fonder une association loi de 1901 ». En somme, « aide-toi, le ciel t’aidera ». Elle avait raison : il faut d’abord créer quelque chose par ses propres moyens, prouver que ça marche, que c’est utile, et puis après seulement  appeler au secours les autorités. Elle  a eu une autre idée géniale : installer notre association dans une toute petite ville (Ambérieu a 11000 habitants, c’est une petite ville, comme Emmendingen, Pieve S. Stefano et Kärsämäki) et demander seulement une aide en nature à la municipalité. A Paris ou à Lyon, nous aurions été noyés. A Ambérieu, nous sommes visibles, nous contribuons de manière significative à l’identité locale. Au bord de la route, à l’entrée de la ville, un énorme panneau annonce : « Ambérieu, ville de l’autobiographie ».

L’autre fondateur, c’est donc moi. Qui suis-je ? En apparence, un universitaire spécialisé dans l’autobiographie, auteur de livres théoriques et critiques. Mais la formulation inverse serait plus juste : je suis un autobiographe spécialisé dans l’université. C’est ma passion pour l’écriture personnelle, née en 1953 quand, à quinze ans, j’ai commencé à tenir un journal intime, qui m’a mené à choisir pour champ de recherche universitaire l’autobiographie, genre très négligé par la tradition critique française. J’ai d’abord dressé un tableau général de L’Autobiographie en France, réfléchi aux problèmes théoriques du « pacte autobiographique », et étudié les œuvres les plus fortes du genre en France, de Rousseau à Michel Leiris, en passant par Gide et Sartre. Puis vers la fin des années 1970, j’ai élargi une première fois mon horizon en regardant au-delà de l’autobiographie littéraire vers ce qu’on appelle les écritures ordinaires, l’autobiographie de tout le monde. Mon arrière-grand-père, Xavier-Edouard Lejeune, employé de commerce au XIXe siècle, avait laissé une autobiographie. A une première lecture, vers 1970, j’avais trouvé que c’était gentil, mais scolaire, ennuyeux, simplet. A une seconde lecture, vers 1978, j’ai découvert que c’était moi qui étais simplet, et que ce texte était prodigieusement compliqué sous un aspect naïf dont j’avais été dupe. De cette époque date ce que mes collègues de littérature à l’Université appelle « mes dérives », comme si je participais à un mouvement terroriste, ils froncent les sourcils en me demandant : « Mais enfin, pour vous, où s’arrête la littérature ? ». Elle ne s’arrête pas, elle est partout. J’ai continué jusqu’à aujourd’hui à travailler sur des œuvres autobiographiques contemporaines de génie, comme sont pour moi celles de Claude Mauriac, Georges Perec ou Nathalie Sarraute, mais en même temps je me suis passionné pour les écritures ordinaires. Je n’ai pas « dérivé », j’ai élargi mes horizons. J’ai travaillé sur l’histoire orale, les récits écrits en collaboration ; sur les autobiographies d’aujourd’hui publiées à compte d’auteur ; et surtout sur les écrits autobiographiques ordinaires du XIX siècle. En particulier j’ai pris l’habitude, dans les années 1980, de lancer des appels dans la presse ou à la radio pour demander qu’on me communique des écrits autobiographiques du XIXe siècle conservés par les familles. Et certaines des réponses que j’ai reçues m’ont donné l’idée de créer ce qui allait devenir l’APA. En effet, un jour, je reçois une lettre qui disait à peu près ceci : « Monsieur, j’ai lu votre appel dans… Je vous écris pour vous informer que je ne possède pas d’écrits autobiographiques du XIXe siècle dans mes archives familiales… ». J’étais d’autant plus étonné que la suite de la lettre était très longue ! Après quelques phrases embarrassées, mon correspondant en arrivait au fait : « … Mais j’ai chez moi quelque chose qui pourrait peut-être tout de même vous intéresser… », et c’était sa propre autobiographie. Il se confondait alors en excuses : « Je suis désolé, c’est vrai, je ne suis pas né au XIXe siècle… ». La première fois que j’ai reçu une lettre de ce genre, j’ai souri. Mais j’en ai reçu d’autres analogues, et je suis devenu méditatif.
Et je vais maintenant rapidement méditer devant vous d’abord sur mes correspondants, ensuite sur la situation dans laquelle je me trouvais.

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Mes correspondants : pourquoi avaient-ils « détourné » mon appel ? Parce qu’ils étaient dans une situation de désespoir. Une personne qui a tenu ou tient un journal, ou qui a écrit des textes autobiographiques, et qui est dans la seconde moitié de sa vie, s’interroge fatalement sur le sort réservé à ses écrits après sa mort, outre que, souvent, en particulier quand elle a écrit un récit de sa vie, elle aimerait bien le partager, de son vivant, avec quelques vivants. Devant elle, elle a trois solutions. La première serait l’édition : elle est quasiment impossible. Il est illusoire de penser qu’on puisse éditer à mille exemplaires toutes les vies qui s’écrivent et trouver un public pour elle. Les éditeurs refusent, et leur refus est très douloureux pour les personnes, souvent naïves, qui s’adressent à eux. Si un éditeur vous refuse un roman, vous le maudissez, mais vous vous dites que vous allez écrire un roman meilleur. S’il refuse votre autobiographie, ce n’est pas seulement votre texte, mais votre personne qu’il refuse, et vous n’allez pas écrire une seconde autobiographie. Donc, pris de désespoir, vous tombez dans les piéges de l’édition à compte d’auteur, vous payez, on vous imprime, et personne ne vous lit. Ou, pris de sagesse, vous vous éditez vous-même à un petit nombre d’exemplaires que vous donnez à vos amis et connaissances : c’est raisonnable, mais rare. La seconde solution serait les archives : en France,  sauf si vous êtes témoin historique de quelque chose d’important, vous n’avez aucune chance. Les archives n’ont pas de place. Les archivistes souvent n’ont pas d’imagination. Si vous arrivez aux Archives départementales avec votre journal intime sous le bras pour l’offrir, on va vous prendre pour un fou, et vous donner d’utiles conseils : « Monsieur, ou Madame, vous vous trompez de démarche. Voici la procédure à suivre : premièrement : mourez ; ensuite, attendez cinquante ans ; et après, revenez nous voir ». Un écrit personnel n’est digne d’entrer aux archives que s’il a fait la preuve de sa capacité de survivre pendant cinquante ou cent ans en milieu hostile… Troisième solution : vous en remettre à votre famille. Les familles n’aiment guère les autobiographies. Elles ont certes le culte de la mémoire officielle, et il y a dans tout groupe familial quelqu’un (en général une femme) qui se charge de collecter les souvenirs, faire les albums photos, etc. On y trouve aussi presque toujours un fanatique de généalogie. Mais tout cela est très différent de l’autobiographie ou du journal, qui rapporte une vision du monde autocentrée, décalée, et même parfois opposée à celle du groupe familial. Vous avez chance de gêner, ou choquer. Nul n’est prophète en son pays. Dieu sait ce qui arrivera lors de votre succession. On jette beaucoup, dans ces cas-là. Au mieux on garde négligemment. A la seconde succession, les risques de destruction sont multipliés par dix. On ne sait plus bien qui vous êtes. On se dit que « cela ne peut intéresser personne ». Poubelle. Voilà l’avenir. Alors on m’écrit…

Et moi… que vais-je faire ? Je ne suis ni éditeur, ni archiviste, ni membre de la famille. Je suis un être humain qui a l’air de comprendre le problème. Je suis une bouée de sauvetage à laquelle on se cramponne. Mais je ne saurais être, à moi tout seul, une bouée ! – Naturellement, j’ai toujours répondu « oui, envoyez-moi votre texte », j’ai toujours lu, et commenté. Et j’étais bien embarrassé, pour deux raisons.
D’abord parce que j’ai mes limites. Je n’aime pas tout le monde. Il y a des gens qui me déplaisent, des expériences qui me dégoûtent, des opinions qui me révoltent. Je ne suis pas capable de m’identifier à n’importe quoi. Je puis comprendre des expériences différentes de la mienne, mais ne souhaite pas être forcé de les approuver. Quand je lis un livre publié, ou un texte déposé en archive, je n’ai aucun compte à rendre de ma lecture à l’auteur. Je reste libre. Ici ce n’est plus le cas. Je suis en contact direct avec lui, il me demande une réaction. Dans Le Pacte autobiographique, j’avais beaucoup insisté sur le caractère référentiel de l’engagement de vérité, qui oppose à la fois la biographie et l’autobiographie à la fiction, mais trop peu sur le caractère relationnel de ce même engagement, qui distingue l’autobiographie de la biographie : quelqu’un qui dit la vérité sur sa propre vie demande à ce que sa personne soit approuvée, jugée positivement, aimée. C’est le minimum. Souvent il demande en plus une certaine admiration pour son texte et ses capacités d’écriture. Sympathie et admiration, je ne puis m’en abstenir dans la réponse que je lui fais, pour des raisons de politesse et de respect humain. Mais à la longue, c’est intenable. La solution, c’est que les textes soient lus par un groupe.
Seconde raison de mon embarras : l’avenir du texte qu’on m’envoie. Je puis donner des conseils de prudence à ceux qui veulent éditer. Aiguiller au mieux, sans grande illusion, ceux qui voudraient trouver un dépôt d’archives. Mais je n’ai personne d’autre à qui faire lire leur texte. Et les placards de mon appartement ne sont pas une solution pour l’avenir (il y a déjà tant de papiers chez moi, on jettera certainement les leurs en même temps que la plupart des miens, quand je disparaîtrai). Je n’ai donc rien à leur proposer… du moins pour l’instant.
Je suis resté longtemps dans cet embarras. J’étais tracassé en même temps par un autre problème, un peu différent. Il n’existe pas en France de répertoire systématique des textes autobiographiques publiés, ou conservés dans les archives publiques – alors que cela existe dans les pays anglo-saxons par exemple et j’imagine aussi en Finlande. J’ai mis un certain temps à comprendre où était la priorité : répertorier des textes déjà conservés est moins urgent que de sauver des textes qui vont se perdre. A la fin des années 1980, deux rencontres ont commencé à m’ouvrir les yeux. A Orléans, un éducateur catholique, Pierre de Givenchy, avait créé une association d’aide aux adolescents en difficulté, auxquels il proposait d’entretenir une correspondance avec un adulte – et à cette occasion, il s’était mis à recueillir non seulement ces lettres, mais tout ce que les adolescents voulaient bien lui confier, textes, poèmes, et journaux intimes. Il disait aux adolescents : « Tu veux jeter ton journal ? Ne le détruis pas, tu le regretteras plus tard. Confie-nous le. Tu pourras le reprendre plus tard, dans dix ans, vingt ans… Nous ne le lirons que si tu l’acceptes ». Il y a une centaine de journaux ainsi déposés « à la consigne », et bien d’autres textes. C’est à cette occasion que j’ai pu pour la première fois lire en série des journaux d’adolescents contemporains, expérience impressionnante. Et puis j’ai entendu parler de Pieve S. Stefano et je suis allé assister, en 1988 et 1990, à la fête annuelle où l’on décerne le prix de l’autobiographie. J’étais à la fois ébloui (par la convivialité, le sérieux et l’inventivité de l’Archivio) et révolté de voir décerner un prix d’autobiographie : cruauté de l’attente des dix « finalistes » réunis sur l’estrade, danger de susciter des performances artificielles, le texte primé devant être publié. Quand nous avons fondé l’APA, j’étais bien décidé à ne pas imiter l’Archivio sur ce point. Depuis, je suis revenu à une attitude plus souple. Le Prix ne récompense pas un seul texte : il valorise tous les textes qui sont présentés, et le genre lui-même. Il est une manière de garantir la lecture, puis la conservation, de tous les textes. D’ailleurs, ces dernières années, de grandes administrations françaises (La Poste et le Trésor public) ont organisé des concours d’autobiographies pour leurs retraités, j’ai accepté de faire partie du jury, et ne l’ai pas regretté.
En cette fin des années 1980, mes « dérives » s’accentuent. Non seulement je m’intéresse aux écritures autobiographiques ordinaires, mais je me passionne pour le journal personnel, que je n’avais jamais étudié avant. Je commence une série d’enquêtes, qui m’a mené de « Cher cahier… » (1990) à « Cher écran… » (2000). J’organise à Nanterre, en 1991, avec l’historienne Michelle Perrot, une journée d’études « Archives autobiographiques », qui témoigne, pour faire honte aux Français, de toutes les entreprises de collecte et d’archivage de textes autobiographiques dont j’ai pu avoir connaissance à l’étranger. Je prends contact avec de grandes institutions scientifiques (le CNRS, l’EHESS) pour expliquer mes projets d’inventaire ; avec des collectivités locales, pour mes projets d’animation (Le Parc romantique George Sand, à Nohant , la ville de Chambéry). Partout on m’éconduit. Chantal me console, me conseille et nous fondons l’APA.

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Je vais vous décrire maintenant le système de collecte et de lecture que nous avons mis au point, laissant de côté les activités d’animation avec lesquelles il est inextricablement mélé. Au départ, en 1992, il y a dix ans, nous avions de bonnes intentions, quelques principes, et une idée plutôt vague des difficultés qui nous attendaient. Tout a été improvisé et formalisé au fur et à mesure. Au mois d’octobre 2000, après huit ans de fonctionnement, nous avons organisé, dans un château en Normandie, un week-end de réflexion critique sur notre pratique, qui réunissait les quarante lecteurs sous l’œil (ou plutôt l’oreille) d’un psychosociologue ami.

Deux grands principes.

D’abord, nous n’avons rien à voir avec l’édition, nous ne publierons aucun des textes qu’on nous confie. Les déposants gardent la propriété intellectuelle des textes. S’ils nous demandent des conseils ou des renseignements sur le monde de l’édition, nous leur répondons. Mais nous ne prenons jamais l’initiative de leur conseiller de publier, sachant qu’il y a 99% de chance d’échec. Cette décision est liée au refus du système du concours : si nous en faisions un, la récompense ne saurait être que la publication. Nous ne voulons pas établir de hiérarchie fixe entre les textes, mais laisser à chacun d’eux la chance d’être lu. Notre ambition est d’établir un système de « micro-lecture ». Nous ne souhaitons pas que trois ou quatre textes soient lus chacun par mille personnes, mais que mille textes soient lus chacun par trois ou quatre personnes. C’est un pari difficile : nous arrivons, je vais vous dire comment, à assurer la lecture initiale. Mais quand le texte a achevé ce premier parcours, et qu’il revient à Ambérieu, ne risque-t-il pas d’y dormir éternellement et de se couvrir de poussière ?
Second principe, nous pratiquons la « lecture en sympathie ». Cela veut dire que nous essayons de donner à chaque texte sa chance, en signalant ce qu’il peut avoir d’intéressant ou d’attachant, tout en informant honnêtement le lecteur sur son contenu et son allure. L’exercice est parfois acrobatique, mais ce qu’un individu isolé, comme je l’avais été, a du mal à faire, un groupe peut l’accomplir.

Comment les textes nous arrivent-ils ? Articles de presse, réunions publiques, bouche à oreille font connaître le service que nous offrons de rendre. Nous recevons actuellement environ 180 textes par an. Ce sont parfois des manuscrits, ou des photocopies de manuscrits, le plus souvent des textes dactylographiés. Un peu plus de textes de femmes que d’hommes. Environ 75% de récits, 20% de journaux, 5% de lettres. Nous avons peu de textes du XIXe siècle, peu de textes de personnes jeunes. La plupart des textes viennent de personnes nées entre 1920 et 1940. Il est difficile de donner des chiffres, parce qu’un texte cela peut être aussi bien un récit d’une vingtaine de pages, qu’une série de 65 cahiers de 200 pages. Nous demandons aux déposants s’ils acceptent qu’on lise leur texte dès maintenant : il est possible de « réserver » la lecture pour plus tard (après leur mort, ou dans tant d’années). Tous ces textes arrivent à notre secrétariat, à Ambérieu-en-Bugey, où leur fiche signalétique est établie. Puis chaque mois, par paquet postal, les textes partent aux quatre coins de la France pour être lus. Nous avons cinq groupes de lecture, de dix personnes chacun, qui se réunissent tous les mois : un groupe à Strasbourg, un à Aix-en-Provence, un en Normandie et deux à Paris.

Comment se passe une séance ? D’abord le chef de groupe présente les nouveaux textes qui viennent d’arriver d’Ambérieu – c’est une sorte de « vente aux enchères », si j’ose dire : on hume les textes, et on se les répartit en fonction des affinités supposées, des curiosités. Quelqu’un qui « prend » un texte s’engage à le lire d’ici la réunion suivante : néanmoins, si par malchance, il y avait incompatibilité entre le texte et lui, il peut le rapporter, expliquer pourquoi il se sent incapable d’en rendre compte (c’est un moment passionnant) et il faut alors trouver quelqu’un d’autre qui prenne le texte en charge. Les textes que nous recevons sont extrêmement variés, parfois surprenants, ou choquants. Les personnes qui constituent le groupe sont elles aussi très variées, et elles se connaissent depuis longtemps, les personnalités ont pu à loisir s’évaluer ou parfois se heurter à l’occasion des lectures. Chaque séance est un petit psychodrame amical, si je puis dire. Autant nos comptes rendus de lecture sont contrôlés et mesurés, autant notre parole est libre. Il y a dix ans que je fais partie de l’un des deux groupes de Paris : je ne me suis jamais ennuyé une minute ! – Quand les nouveaux textes sont répartis, seconde partie de la réunion : chacun rend compte du ou des textes qu’il a « pris » la fois précédente. Quand on prend un texte, on s’engage à faire trois choses : établir un compte rendu de lecture (environ une page) qui sera publié dans un volume bisannuel intitulé le Garde-mémoire ; écrire une lettre personnelle au déposant ; remplir une fiche d’indexation. C’est un travail individuel, le compte rendu sera signé, mais en même temps, comme la responsabilité collective du groupe et de l’APA est engagée, le travail de chacun est passé au crible. On lit le compte rendu, on le critique pour la forme et le fond, on pose des questions au lecteur, on propose des rectifications, etc. On discute ferme des mérites du texte, des problèmes existentiels qu’il pose, on le compare à d’autres textes lus précédemment. La rédaction de l’écho est délicate : on doit bien informer le lecteur du Garde-mémoire , et ne pas choquer l’auteur. En effet l’écho lui sera communiqué pour information avant d’être publié : il pourra rectifier des inexactitudes, faire des remarques… Dans neuf cas sur dix, tout se passe bien. Dans un cas sur dix, il y a du tirage, l’auteur veut corriger des expressions, rajouter des paragraphes, parfois tout réécrire lui-même ! On est alors bien content de n’être pas seul dans l’épreuve. Au bout du compte, on dit à l’auteur que s’il n’est pas satisfait, on respectera son avis et… on ne publiera pas l’écho dans le Garde-mémoire ! En général, à ce moment-là, il cède. – La troisième partie de la séance, la plus détendue, est consacrée aux nouvelles lectures qui ont été faites par d’autres membres du groupe de textes déjà « échotés ». Certains textes rentrent tout de suite à Ambérieu : d’autres continuent à tourner et finissent par avoir été lus par tout le groupe – ce sont nos « best-sellers ».

Quelles sont les difficultés que nous rencontrons en lisant : je vais vous raconter un cas discuté lors la dernière séance de mon groupe, en juin. L’une d’entre nous, 65 ans, grand-mère, s’est trouvé avoir à lire deux années (très récentes) d’un journal tenu par un homme macho et cochon, méprisant pour les femmes et obscène… Comme on dit, c’était une erreur de casting – ce journal aurait dû être lu par un homme – mais il n’y a que deux hommes pour huit femmes dans notre groupe. Elle nous lit son écho, fort bien fait, qui objective, distancie, évoque sans vraiment ironiser et se tient à l’écart de cette vulgarité. Puis elle ajoute qu’elle va par sa lettre essayer de le dissuader d’envoyer la suite. Protestations ! Discussions ! Le « patrimoine autobiographique » ne doit pas être mis sur le lit de Procuste de nos goûts personnels ou de notre idéologie. Nous devons tout accueillir, tout lire, tout conserver. Cela ne veut pas dire que chacun, doive, à titre personnel, tout approuver. La discussion rebondit : et si nous recevions des textes antisémites ou racistes ? Eh bien, il faudrait les accepter. Certainement, on aurait du mal à les « lire en sympathie », et on essaierait de les faire circuler le moins possible. Mais les accueillir est un devoir. La discussion rebondit sur « L’affaire Renaud Camus », dont je ne sais si l’écho est arrivé jusqu’en Finlande (il est la cible d’une violente campagne de presse, pour avoir, dans une entrée de son journal (publié), tenu des propos considérés comme antisémites). Au fond, ce qui est intéressant dans un texte autobiographique, c’est que la personne se peigne telle qu’elle se voit, dans un esprit de vérité. Les gens ne sont pas des petits saints… et nous non plus ! Nous n’avons pas à décerner des prix de vertu. Ni à imposer nos valeurs comme si c’étaient des lois de la nature.
Une autre de nos difficultés est de savoir comment réagir aux textes autobiographiques de personnes blessées par la vie, à qui l’écriture sert à exprimer plus qu’à dominer leur malheur. Qu’allons-nous faire des textes de désespoir, de haine, de vengeance, d’obsession, de délire ? Nous n’en recevons pas beaucoup, mais suffisamment pour en être troublés. L’APA devient « SOS Amitiés », l’autobiographie n’est plus un patrimoine, mais un hôpital. Une lecture « en sympathie », qui apaise le déposant en lui montrant que sa plainte a été entendue et sa personne respectée, et qui informe à demi-mots le futur lecteur sur l’état clinique de l’auteur, est un exercice bien difficile, et qui parfois ne suffit pas. Nous avions au début pensé créer une « cellule psychologique » spécialisée, puis avons renoncé à cette médicalisation, ces cas sont discutés comme les autres dans le groupe et on essaie de trouver empiriquement les actes ou les gestes (lettres, rencontres) qui peuvent aider la personne, mais aussi parfois nous protéger d’elle…
Puisque je suis dans les difficultés, j’en évoque une autre encore : la lecture par le groupe d’un texte autobiographique écrit par un de ses membres, et qui raconte des expériences difficiles ou traumatisantes. Si vous racontez vos vacances ou votre carrière, aucun problème. Mais il est difficile d’avoir à changer votre vision d’une personne que vous fréquentiez régulièrement, et qui brusquement, par cette communication, vous force à entrer dans son intimité. Cela s’est passé cette année, dans un groupe « libre », qui a résisté plusieurs mois à la proposition d’un de ses membres, qui offrait de parler de son journal de jeunesse.
Et puisque je parle « journal », n’oublions pas les difficultés qui lui sont propres. Il y a deux types de journaux, les morts et les vivants. Est mort un journal d’une personne morte, ou d’une personne vivante qui s’en est détachée (et qui nous en livre, souvent dactylographiés, des épisodes qui fonctionnent presque comme des récits). Est vivant un journal que la personne continue à tenir, et qu’elle nous livre en feuilleton, par tranches (nous leur demandons de ne pas faire des mises à jour tous les trois mois, de respecter un rythme au moins annuel). Et puis il y a les journaux qui ont la taille d’un livre, et les journaux monstres (une malle entière de cahiers manuscrits). Nous décidons donc au coup par coup du circuit de lecture le mieux adapté à chaque cas. Il y a quatre solutions : 1) envoyer le texte normalement dans un « groupe lecture » ; 2) confier le journal à un « lecteur-ressource » qui va devenir le correspondant privilégié du diariste ; 3) confier le journal à un groupe pour une lecture collective (chaque membre du groupe en lit une tranche, et il y a des séances de mise en commun et de synthèse) ; 4) attendre…
Pour les journaux comme pour les récits, ultime difficulté : nous sommes parfois effrayés des ravages que causerait la lecture d’un texte dans le milieu familial ou professionnel de l’auteur ; les noms propres sont là (parfois nous conseillons l’emploi d’un pseudonyme pour le nom d’auteur), et des choses désagréables ou indiscrètes sont dites. Et nous sommes surpris de voir que l’auteur n’en est pas effrayé, ou n’y a pas pensé… Nous devons alors y penser pour lui.

Je suis désolé que les remarques que je viens de faire aient un côté négatif : cela donne une idée inexacte de l’atmosphère de nos lectures. Nous sommes des lecteurs heureux. Pas pour les raisons que croient certains. Souvent on nous demande, avec pitié : « est-ce qu’il vous arrive de tomber sur des trouvailles, des textes qui pourraient être édités… ? ». Nous avons beaucoup de mal à faire comprendre à notre interlocuteur que sa question n’a pas de sens. On publie toutes sortes de choses que je trouve très médiocres. Notre but n’est pas de publier. Notre plaisir est d’abord celui de la surprise : à la différence des pauvres gens qui ne lisent que des livres (c’est-à-dire des choses qui ont déjà été choisies par d’autres), nous sommes en totale responsabilité, personne n’a choisi pour nous ce que nous allons lire, dont nous ne savons absolument rien, chaque fois c’est une découverte. Le problème de la « qualité » ne se pose pas de la même manière pour les textes autobiographiques que, par exemple, pour la poésie ou le roman. Un roman a pour but d’être bon : donc il peut être mauvais. Une autobiographie n’a pas pour but d’être bonne, mais vraie, et il lui est difficile de ne pas l’être. Nous ne sommes pas des consommateurs au premier degré, qui exigent qu’on leur donne du plaisir, ou de la vérité, tout faits. Le plaisir du lecteur d’autobiographie vient en partie de sa propre activité, qui peut même se nourrir des apparents « défauts » d’un texte allusif, mal composé, mal écrit, déplaisant, malhonnête. Il y a chez nous toute une part d’écoute au second degré, et nous devenons les co-auteurs du texte, d’autant plus que nous l’intégrons, comme un élément, dans une sorte de fresque unanimiste faite de tous les autres textes que nous avons lus à l’APA. Ce plaisir est d’autant plus grand qu’il est partagé et que ces textes servent à la « négociation » permanente que nous avons avec les membres du groupe (c’est la dynamique propre aux « groupes de lecture » en général, qu’il s’agisse de livres ou d’inédits).

La seule limite à notre bonheur, c’est que nous aimerions le partager et que c’est difficile. Maintenant, vous l’avez compris, nous ne désirons pas « publier », cela tuerait tout. Nous désirons développer des réseaux de « micro-lecture ». Nous avons essayé de faire des dépôts de textes dans des bibliothèques publiques, cela demande beaucoup de travail et ne marche pas très bien. Nous avons proposé aux adhérents de l’APA d’organiser une « bibliothèque tournante », sans succès. Nous faisons des efforts, qui eux semblent plus prometteurs, du côté des chercheurs en histoire et en sciences humaines pour qu’ils viennent lire en série nos textes. Je terminerai en vous racontant la décision qu’a prise le mois dernier le groupe auquel j’appartiens. Un autre problème dont je n’ai pas parlé, en effet, c’est que nous ne recevons pas assez de textes pour satisfaire la fringale de lecture des cinquante personnes qui forment les cinq groupes. Quand Chantal et moi nous avons fondé l’APA, des esprits bien avisés nous avaient mis en garde : « Vous allez être débordés par une marée noire de textes ». Erreur ! Nous n’avons pas été débordés. Il est très difficile de se séparer d’un texte autobiographique ou d’un journal pour le lancer même dans un espace confidentiel comme est celui de l’APA. Depuis trois ou quatre ans, le nombre des textes que nous recevons plafonne. Donc notre groupe a décidé d’arrêter de lire pendant un an, pour se mettre à relire. Nous avons choisi une période : 1939-1945, et chacun de nous va essayer de se construire un programme de lecture à partir des Garde-mémoire , le catalogue des textes reçus depuis dix ans. Et si je reviens ici dans deux ans pour votre prochaine réunion, je vous dirai à quoi nous aurons abouti !

Je vous remercie.

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© Philippe Lejeune 2002